Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie
Ode Vii
Le plus superbe ameublementDont le sejour des roys esclatte,L’or, semé prodigalementSur la soye et sur l’escarlatte,N’eurent jamais rien de pareilAux teintures dont le soleilCouvre les petits flots de verre.Quelle couleur peut plaire mieuxQue celle qui contraint les cieuxDe faire l’amour à la terre ?
Ce cabinet, tousjourscouvertD’une large et haute tenture,Prend son ameublement tout verdDes propres mains de la Nature,D’elle, de qui le juste soinEstend ses charitez si loin,Et dont la richesse fecondeParoist si claire en chaque lieu,Que la providence de DieuL’establit pour nourrir le monde.
Tous les bleds, elle les produit ;Le sep ne vient que de sa force :Elle en fait le pampre et le fruict,Et les racines et l’escorce ;Elle donne le mouvementEt le siege à chasque eslement,Et, selon que Dieu l’authorise,Nostre destin pend de ses mains,Et l’influence des humains,Ou leur nuit, ou les favorise.
Elle a mis toute sa bonté,Et son sçavoir et sa richesse,Et les thresors de sa beauté,Sur le duc et sur la duchesse ;Elle a fait les heureux accordsQui joignent leur ame et leur corps.Bref, c’est elle aussi qui marieLes zephires avec nos fleurs,Et qui fait de tant de couleurs,Tous les ans, leur tapisserie.
Avec les naturels appasDont ce beau cabinet se pare,La musique ne manque pasD’y fournir ce qu’elle a de rare.Ces chantres si tost esveillez,Qui dorment tousjours habillez,Quand l’Aurore les vient semondreLuy donnent un si doux salutQue Sainct-Amant, avec son luth,Aurait peine de les confondre.
Quand la princesse y fait sejour,Ces oyseaux pensent que l’Aurore,A dessein d’y tenir sa cour,A quitté les rives du More.Un sainct desir de l’approcherLes anime et les fait pancherDes branches qui luy font ombrage,Et, devant ces divinitez,Leurs innocentes libertezNe craignent rien qui les outrage.
Leurs cœurs se laissent desrober,Insensiblement ils s’oublient,Et des rameaux qu’ils font courberQuelquefois leurs pieds se deslient ;Leur petit corps precipitéSe fie en la legeretéDe la plume, qui les retarde ;Ils planent sur leurs esleronsEt voletent aux environsDe Silvie, qui les regarde.
Quand elle escoute leurs chansons,Leur vaine gloire s’estudieA reciter quelques leçonsDe leur plus douce melodie.Chacun d’eux se trouve ravy ;Us estallent tous à l’envyLeur thresor caché sous la plume,Et ces remedes si plaisansQui des soucis les plus cuisansDestrempent toute l’amertume.
Comme les chantres quelquefois,D’une complaisance ignoranteMignardant et l’œil et la voixDevant les beaux yeux d’Amarante,Leur plaisir et leur vanitéFait qu’avec importunitéIls nous prodiguent leurs merveilles,Et qu’ils chantent si longuementQue leur concert le plus charmantLasse l’esprit et les oreilles.
Ainsi l’entretien d’un rimeur,Enflé des arts et des sciences,Lors qu’il se trouve en bonne humeur,Vient à bout de nos patiences,Et, sans qu’on puisse rebuterCet instinct de persecuterQue leur inspire le genie,Il faut, à force de parler,Que le poulmon, las de soufler,Face paix à la compagnie.
Ainsi ces oyseaux, s’attachantsAu dessein de plaire à Sylvie,Dans les longs efforts de leurs chantsSemblent vouloir laisser la vie :Leur gosier sans cesse mouvantEstourdit les eaux et le vent,Et, vaincu de sa violence,Quoy qu’il vueille se retenir.Il peut à peine revenirA la liberté du silence.
Comme ils taschent à qui mieux mieuxDe faire agreer leur hommage,Leur zele rend presque odieuxLe tumulte de leur ramage ;Leur bruit est ce bruit de ParisLors qu’une voix de tant de crisBenit le roy parmy les ruesQu’on le fasche en le benissant,Et l’air esclatte d’un accentQui semble avoir crevé les nues.
120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources