Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie
Tres humble Requeste a monseigneur
LE PREMIER PRESIDENT.
Privé de la clarté descieux,Sous l’enclos d’une voûte sombreOù les limites de mes yeuxSont dans l’espace de. mon ombre ;Devoré d’un ardent desirQui souspire après le plaisirEt la liberté de ma vie,Je m’irrite contre le sort,Et ne veux plus mal à l’envieQue d’avoir differé ma mort.
Pleust au ciel qu’il me fust permis,Sans violer les droicts de l’ame,De me rendre à mes ennemisEt moy-mesme allumer ma flame !Que bien-tost j’aurois evitéLa honteuse captivitéDont la force du temps me lie !Aujourd’huy mes sens bien heureuxVerroient ma peine ensevelieDans un sepulchre genereux.
Mais ce grand Dieu qui fît nos loix,Lors qu’il regla nos destinées,Ne laissa point à notre choixLa mesure de nos années.Quand nos astres ont fait leur coursEt que la trame de nos joursN’a plus aucun filet à suivre,L’homme alors, pour changer de lieuEt pour continuer de vivre,Ne doit mourir qu’avecques Dieu.
Aussi me puis-je bien vanterQue, dans l’horreur d’une advantureAssez capable de tenterLa foiblesse de la nature,Le ciel, amy desinnocens,Fit voir à mes timides sensSa divinité si propice,Qu’encore j’ay tousjours estéSur le bord de mon precipiceD’un visage assez arresté.
Il est vray qu’au poinct d’endurerLes affronts de la calomnieQu’on faict si longuement durer,Ma constance se voit finie.Dans ce sanglant ressouvenir,Celuy qui veut me retenir,Il a les passions trop lentesEt n’a jamais esté battuDes prosperitez insolentesQui s’attaquent à la vertu.
Mais, ô l’erreur de mes esprits !Dans ce siecle infame où nous sommes,Tout ce deshonneur n’est qu’un prixPour passer le commun des hommes.Combien de favoris de Dieu,Dans un plus miserable lieu,Ont senty de pires malices,Et dans leurs innocentes mains,Qui n’avoient que les cieux complicesReceu des fers plus inhumains !
D’ailleurs l’espine est sous la fleur,Le jour sort d’une couche noire ;Et que sçay-je si mon malheurN’est point la source de ma gloire ?Un jour mes ennuis effacez,Dans mon souvenir retracez,Seront eux-mesme leur salaire.Toutes les choses ont leur tour :Dieu veut souvent que la cholereSoit la marque de son amour.
Qui me pourra persuaderQue la cour soit tousjours charmée ?D’où la peut encore aborderLe venin de la renommée ?Si Verdun ouvre un peu ses yeux,Quel esprit assez captieuxPourra mordre à sa conscience ?De quel vent peut-on escumerDans ce grand gouffre de sciencePour n’y pas bien tost abysmer ?
Grande lumiere de nos jours,Dont les projects sont des miracles,Et de qui les communs discoursOnt plus de poids que les oracles ;Saincte guide de tant de Dieux,Qui, sur les modelles des cieux,Donnez des reigles à la terre,Dieux sans excez et sans defaut,Vous avez çà-bas un tonnerreComme en a ce grand Dieu là-haut.
Le ciel par de si beaux crayonsMarque le fil de vos harangues,Qu’on y voit les mesmes rayonsDu grand thresor de tant de languesQu’il versa par le sainct EspritAux disciples de Jesus Christ.Paris est jaloux que ThoulouseAyt eu devant luy tant d’honneur ;L’Europe est aujourd’huy jalouseQue la France ayt tout ce bon-heur.
Quand je pense profondementA vos vertus si recognues,Mon espoir prend un fondementQui l’esleve au dessus des nues.Je laisse reposer mes soins ;Les alarmes des faux tesmoinsNe me donnent plus tant de crainte,Et mon esprit tout transporté,Au milieu de tant de contrainte,Gouste à demy sa liberté.
C’est de vous sur tous que j’attendsA voir retrancher la licenceQui fait habiter trop long-tempsLa crainte avecques l’innocence ;Et, quand tout l’enfer respandroitSes tenebres sur mon bon droit,Je sçay que vostre esprit esclatteDans la plus noire obscurité,Et que tout l’appas qui vous flatte,C’est la voix de la verité.
Mais, ô l’honneur du Parlement !Tout ce que j’escry vous offence,Puis qu’escrire icy seulementC’est violer vostre deffence ;Mon foible esprit s’est desbauchéA l’object d’un si doux peché,Et croit sa faute legitime :Car la vertu doit advouerQu’elle-mesme est pis que le crime,Si c’est crime que vous louer.
130 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources