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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

A Cloris

Théophile de Viau· ODE.· 210 vers

Aussi franc d’amour que d’envie,Je vivois, loing de vos beautez,Dans les plus douces libertezQue la raison donne à la vie.Mais les regards imperieuxQu’Amour tire de vos beaux yeuxM’ont bien faict changer de nature.Ha ! que les violens desirsQue me donna ceste advantureFurent traistres à mes plaisirs !

Le doux esclatde ce visage,Qui paroissoit sans cruauté,Et des ruses d’une beautéMe semblent ignorer l’usage,Me surprit d’un si doux malheurEt m’affligea d’une douleurSi plaisante à ma frenaisie,Que dèslors j’aymay ma prison,Et delivray ma fantasieDe l’empire de ma raison.

Contre ce coup inevitable,Qui me mit l’amour dans le sein,Je ne sçay prendre aucun desseinNy facile, ny profitable.Embrazé d’un feu qui me suitPar tout où le soleil me luit.Je passe les monts Pyrenées,Où les neiges, que l’œil du jourEt les foudres ont espargnées,Fondent au feu de mon amour.

Sur ces rivages où NeptuneFait tant d’escume et tant de bruit,Et souvent d’un vaisseau destruitFaict sacrifice à la fortune,J’invoque les ondes et l’air ;Mais, au lieu de me consoler,Les flots grondent à mon martyre,Mes souspirs vont avec le vent,Et mon pauvre esprit se retireAussi triste qu’auparavant.

Mes langueurs, mes douces furiesQuel sort, quel Dieu, quel element,Nous ostera l’aveuglementDe vos charmantes resveries ?La froide horreur de ces forests,L’humidité de ces marests,Ceste effroyable solitude,Dont le soleil avec des pleursProvoque en vain l’ingratitude,Que font-elles à mes douleurs ?

Grands deserts, sablons infertilesOù rien que moy n’ose venir,Combien me devez-vous tenir,Dans ces campagnes inutiles ?Chauds regards, amoureux baisers,Que vous estes, dans ces desers,Bien sensibles à ma memoire !Philis, que ce bonheur m’est doux,Et que je trouve de la gloireA me ressouvenir de vous !

Enfin je croy que la tempesteMe permettra d’ouvrir les yeux,Et que l’inimitié des cieuxMe laissera lever la teste ;Après tous ces maux achevez,Les faveurs que vous reservezA ma longue perseveranceReprocheront à mon ennuyD’avoir creu que mon esperanceMe quitteroit plustot que luy.

Au retour de ce long voyage,La terre, en faveur de Philis,D’œillets, de roses et de lys,Semera par tout mon passage,Ces grands pins, devenus plus beaux,Joignans du faiste les flambeauxDont la voûte du ciel se pare,Iront aux astres s’enquerirSi quelque autre bien s’accompareA celuy que je vay querir.

Ce jour sera filé de soye ;Le soleil, partout où j’iray,Laissera, quand je passeray,Des ombrages dessus ma voye ;Les Dieux, à mon sort complaisans,Me combleront de leurs presens ;J’auray tout mon soul d’ambrosie,Les deesses me viendront voir,Au moins si vostre courtoisieLeur veut permettre ce devoir.

Ceste triste nuict achevée,Mon ame quittera le deuil,Si les tenebres du cercueilNe previennent mon arrivée.A l’aise du premier abord,Lors que tous nos destins d’accordPermettront que je vous revoye,Si je n’ay pour me secourirDes remedes contre la joye,Je dois bien craindre de mourir.

Je sçay qu’à la faveur premiereQue vos regards me jetteront,Mes esprits ravis quitterontLe doux object de la lumiere ;C’est tout un, j’ayme bien mon sort,Car les cruautez de là mortN’ont point de si cruelle geineQue des roys ne voulussent bienSe trouver en la mesme peinePour un mesme honneur que le mien.

Cloris, ma franchise est perdue ;Maisquand,pourguerir mon ennuy,Quelque Dieu me l’auroit rendue,Mon ame se plaindrait de luy.Toute la force et l’industrieQue j’opposois à la furieDe mes travaux trop rigoureuxA fait des efforts inutiles,Car mes sontimens indocilesEn deviennent plus amoureux.

Ce qui peut finir ma souffranceEt recommencer mon plaisirS’esloigne de mon esperanceAussi bien que de mon desir ;Les destins, et le ciel luy-mesme,Qui recognoissent comme j’aymeAu seul object de mes douleurs,Ne me presentent point leur ayde,Car ils sçavent que tout remedeEst plus foible que mes langueurs.

Je cognois bien que l’œil d’un angeQue le ciel ne gouverne pas,Et qui tient à peu de louangeQu’Amour brusle de ses appas,S’il veut un jour, à ma priere,Jetter l’esclat de sa lumiereA l’advantage de mes vœux.Fera naistre au sort qui m’irritePlus de bien que je ne merite,Et plus d’honneur que je ne veux.

Tandis que ma flame, ou ma rage,Attendoit après sa beauté,Un faux et criminel ombrageEmbarrasse sa volonté ;Ce feint honneur, ceste fuméeVient estonner sa renomméeDe l’impudence des mortels.Cloris, perdez ceste foiblesse :Si vous ne vivez en deesse,Dequoy vous servent mes autels ?

Le plus audacieux courageDevant vous ne fait que trembler ;Qui void vostre divin visageN’est plus capable de parler ;Vos yeux gouvernent les penséesDes ames les plus insenséesEt les bornent de toutes parts,Et la plus aigre medisanceN’est qu’honneur et que complaisanceAux attraicts de vos doux regards.

Moy, qui suis devenu perfideContre les Dieux que j’adorois,Et dont l’ame n’a plus de guideSi non l’empire de vos loix,Je vous crois parfaicte et divine,Et mon jugement s’imagineQue les faits des plus odieux,Lorsque vous leur donnez licence,Sont plus justes que l’innocenceEt que la saincteté des Dieux.

Mais, quand des ames indiscrettesS’amuseroient à discourirDe nos flammes les plus secrettes,Elles ne doivent pas mourir.O Dieux ! qui fistes les abysmesPour la punition des crimes,Je renonce à vostre pitiéEt vous appelle à mon supplice,Si jamais mon ame est compliceDe la fin de nostre amitié.

Chere Cloris, je vous conjurePar les nœuds dont vous m’arrestez,Ne vous troublez point de l’injure,Des faux bruits que vous redoutez ;Comme vous j’en ay des atteintes,Et mille violentes craintesMe persecutent nuict et jour.Je croy que les dieux et les hommes,Dedans le climat où nous sommes,Ne parlent que de nostre amour.

Je suis plus craintif que vous n’estes,Et crains que les destins jalouxNe donnent un langage aux bestesPour leur faire parler de nous.Une ombre, un rocher, un zephire,Parlent tout haut de mon martyre,Et, quand les foudres murmuransMenacent les pechés du monde,Je croy que le tonnerre grondeDu service que je vous rends.

Mais, quoyque le ciel et la terreTroublassent nos contentemensEt nous fissent souffrir la guerreDes astres et des elemens,Il faut rire de leurs malices,Et dans un fleuve de delicesNoyer les soins injurieuxQui privent nos jeunes annéesDes douceurs que les destinéesNe permettent jamais aux vieux.

210 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources