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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

A feu monsieur de Losieres

Théophile de Viau· ODE.· 70 vers

Mon Dieu, que la franchise est rare !Qu’on trouve peu d’honnestes gens !Que la fortune et ses regensSont pour moy d’une humeur avare !LOSIERES, personne que toy,Dans les troubles ou je me voy,Ne me monstre un œil favorable ;Tout ne me fait qu’empeschement,Et l’amy le plus secourableNe m’assiste que laschement.

Si j’estois un homme de fangeOu d’un esprit injurieux,Qui ne portast jamais les yeuxSur le sujet d’une louange,Ou qu’on m’eust veu desobligerCeux qui me veulent affliger,Je ne serois point pardonnable ;J’approuverois mes ennemis,Et trouverois irraisonnableLe secours que tu m’as promis.

Mais jamais encore l’envieD’escrire un pasquin ne me prit,Et tout le soin de mon espritNe tend qu’à l’aise de ma vie.J’ayme bien mieux ne dire motDu plus infame et du plus sot,Et me sauver dans le silence,Que d’exposer mal à proposA l’effort d’une violenceMa renommée et mon repos.

O destin, que tes loix sont dures !L’innocence ne sert de rien.Que le sort d’un homme de bien.A de cruelles adventures !Ce grand Duc redouté de tous,Dont je ne souffre le courouxPour aucun crime que je sçache,Me menasse d’un chastimentContre qui l’ame la plus lascheFremiroit de ressentiment.

Il est bien aisé de me nuire,Car je ne puis m’assujectirAu soucy de me garantir,Quoy qu’on fasse pour me destruire.Je sçay bien qu’un astre puissant,A tous ses vœux obeyssant,Force les plus fiers à luy plaire,Et que c’est plus de dépiterLa menace de sa colereQue le foudre de Jupiter.

Mais que la flamme du tonnerreVienne esclatter à mon trespas,Et le ciel fasse sous mes pasCrever la masse de la terre,Mon esprit sans estonnementS’appreste à son dernier moment ;Plus je sens approcher le terme,Plus je desire aller au port,Et tousjours d’un visage fermeJe regarde venir la mort.

Ainsi, quoy que ce fier courageMenace mon foible destin,Sans estre poltron ni mutinJe verray fondre cet orage,Et conjure ton amitiéDe n’avoir ny soin ny pitié,Quelque mal-heur qui m’importune.Dieu nous blesse et nous sçait guerir,Et les hommes ny la fortuneNe nous font vivre ny mourir.

70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources