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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

A monsieur de montmorency

Théophile de Viau· 90 vers

Lors qu’on veut que les Muses flattentUn homme qu’on estime à faux,Et qu’on doit cacher cent deffauxAfin que deux vertus esclattent,Nos esprits, d’un pinceau divers,Par l’artifice de nos vers,Font le visage à toutes choses,Et, dans le fard de leurs couleurs,Font passer de mauvaises fleursSous le teinct de lys et de roses.

Ce vagabond de qui le bruictFut si chery des destinées,Et si grand que trois mille annéesNe l’ont point encores destruict,Avecques de si bonnes marquesN’eust foulé la rigueur des Parques,Ny peuplé le pays latin,Si depuis qu’on brusla sa villeAuguste n’eust prié VirgileDe luy faire un si beau destin.

Tout de mesme, au siecle où nous sommes,Les richesses ont acheptéDe nostre avare laschetéLa façon de louer les hommes ;Mais je ne te conseille pasDe. presenter aucun appasA tant de plumes hypocrites :D’autant que la posteritéVerra mieux dans la veritéLa memoire de tes merites.

Laisse là ces esprits menteurs,Sauve ton nom de leurs ouvrages :Les complimens sont des outragesDedans la bouche des flatteurs.Moy qui n’ay jamais eu le blasmeDe farder mes vers ny mon ame,Je trouveray mille tesmoingsQue tous les censeurs me reçoivent,Et que les plus entiers me doiventLa gloire de mentir le moins.

Ceste grace si peu vulgaireMe donne de la vanité,Et faict que sans temeritéJe prendray le soing de te plaire.Les Dieux, aydans à mon dessein,Me verseront dedans le seinUne fureur mieux animée ;Us m’apprendront des traits nouveaux,Et plus durables et plus beaux,En faveur de ta renommée.

Mais aussi-tost que mon desir,Qui ne respire que la gloireDe travailler à ta memoire,Jouira d’un si doux loisir,Mon astre, qui ne sçait reluireQue pour me troubler et me nuire,Cachera sou mauvais aspect,Et son influence inhumaineN’a pas eu pour moy tant de haineQu’elle aura pour toy de respect.

Mes affections, exaucéesEn l’ardeur d’un si beau project,Recouvreront pour ton sujectLa liberté de mes pensées ;Mes ennuys seront escartez,Et mon ame aura des clartezSi propices à tes louanges,Que le Ciel, s’il n’en est jaloux,Ayant trouvé mes vers si doux,Les fora redire à ses anges.

Je sens une chaleur d’espritQui vient persuader ma plumeDe tracer le plus grand volumeQue François ait jamais escrit :Tout plein de zele et de courage.Je m’embarque à ce grand ouvrage.Je sçay l’Antarctique et le Nort,J’entends la carte et les estoilles,Et ne fais point enfler mes voilesAvant qu’estre asseuré du port.

Par les rochers et dans l’orageDe l’onde où je me suis commis,Je prepare à mes ennemisL’esperance de mon naufrage ;Mais que les astres, irritezDe toutes leurs adversitez,Persecutent mon entreprise,Je ne cognois point de mal-heurQu’au seul renom de ta valeurJe ne vainque ou je ne mesprise.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources