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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

A M. le marquis de Boquiguant

Théophile de Viau· ODE.· 100 vers

Vous pour qui les rayons du jourSont amoureux de cet empireQue Mars redoute et que l’AmourNe sçauroit voir qu’il ne souspire,C’est bien avecques du subjectQu’un grand roy vous a faict l’objectD’une affection infinie,Et que toutes les nationsOnt permis que vostre genieForçast leurs inclinations.

Les faveurs que vous meritezOnt obligé mesme l’envieD’accroistre vos prosperitez,En disant bien de vostre vie ;Lorsqu’elle veut parler de vous,Sans artifice et sans courrouxElle se produit toute nue,Et, ses vains desirs abâtus,Faict gloire d’estre recogneuePour triomphe de vos vertus.

Personne n’est faschê du bienDont vostre sort heureux abonde,D’autant qu’il ne vous sert de rienQu’à faire du plaisir au monde.Ainsi le celeste flambeau,Qui fut l’ornement le plus beauQu’enfanta la masse premiere,N’a jamais eu des envieux,Car il n’use de sa lumièreQue pour en esclairer nos yeux.

Chaque saison donne ses fruicts :L’automne nous donne ses pommes ;L’hyver donne ses longues nuicts,Pour un plus grand repos des hommes ;Le printemps nous donne des fleurs ;Il donne l’ame et les couleursA la feuille qui semble morte ;Il donne la vie aux forests ;Et l’autre saison nous apporteCe qui faict jaunir nos guerets.

La terre pour donner ses biensSe laisse fouiller jusqu’au centre ;Et pour nous les champs indiensSe tirent les thresors du ventre.L’onde enrichit de cent façonsNos vaisseaux et nos hameçons ;Et cet element si barbare,Pour se faire voir liberal,Arrache de son sein avareL’ambre, la perle et le coral.

Ce qu’on dit de ce grand thresorDecoulant de la voix d’Alcide,C’estoient vrayement des chaînes d’or,Qui tenoient les esprits en bride.Cognoissant ces divins appas,Alexandre donnoit-il pasTout son gain de paix et de guerre ?Ce prince, avec tout son bonheur,S’il n’eust donné toute la terre,Ne s’en fust jamais faict seigneur.

Les zephirs se donnent aux flots,Les flots se donnent à la lune,Les navires aux matelots,Les matelots à la fortune.Tout ce que l’univers conçoitNous apporte ce qu’il reçoit,Pour rendre nostre vie aisée ;L’abeille ne prend point du cielLes doux presens de la roséeQue pour nous en donner le miel.

Les rochers, qui sont le tableauDes sterilitez de nature,Afin de nous donner de l’eauFendent-ils pas leur masse dure ?Et les champs les plus impuissansNous donnent l’yvoire et l’encens ;Les deserts les plus inutilesDonnent de grands tiltres aux roys,Et les arbres les moins fertilesNous donnent de l’ombre et du bois.

Marquis, tout donne comme vous :Vous donnez comme celuy mesmeDont les animaux sentent tousLa liberalité supresme.Dieu nous donne par son amour,Avecques les presens du jour,Les traits mesmes de son visage ;Ce monde, ouvrage de ses mains,N’est point basty pour son usage,Car il l’a fait pour les humains.

Que le ciel reçoit de plaisirAlors qu’il voit sa creatureVivre dans un si beau desirEt si conforme à sa nature !Je voudrois bien vous imiter ;Mais, ne pouvant vous presenterCe que la fortune me cache,Puisque tout donne en l’univers,Je veux que tout le monde sçacheQue je vous ay donné des vers.

100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources