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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

Contre l’hyver

Théophile de Viau· ODE.· 144 vers

Plein de cholere et de raison.Contre toy, barbare saison,Je prepare une rude guerre ;Malgré les loix de l’univers,Qui de la glace des hyversChassent les flammes du tonnerre,Aujourd’huy l’ire de mes versDes foudres contre toy deserre.

Je veux que la postéritéAu rapport de la veritéJuge ton crime par ma haine.Les dieux, qui sçavent mon mal-heur,Cognoissent qu’il y va du leur,Et, d’une passion humaineParticipans à ma douleur,Promettent d’alleger ma peine.

La Parque, retrenchant le coursDe tes soleils, bien que si cours,Rien que nuict sur toy ne devide !Puisses-tu perdre tes habits,Et ce qu’au parc de nos brebisPeut souhaitter le-loup avide !T’arrivent tous les maux d’Ibis,Comme le souhaittoit Ovide !

Cerès ne voit point sans fureurLes misères du laboureur,Que ta froidure a fait resoudreA brusler mesme les forests ;Les champs ne sont que des marests ;L’esté n’espere plus de moudreLe revenu de ses guerests,Car il n’y trouvera que poudre.

Tous nos arbres sont despouillez,Nos promenoirs sont tous mouillez,L’esmail de nostre beau parterreA perdu ses vives couleurs ;La gelée a tué les fleurs ;L’air est malade d’un caterre,Et l’œil du ciel, noyé de pleurs,Ne sçait plus regarder la terre.

La nasselle, attendant le fluxDes ondes qui ne courent plus,Oysifve au port est retenue ;La tortue et les limaçonsTrainent leurs pas par les glaçons ;L’oyseau, sur une branche nue,Attend, pour dire ses chansons,Que la feuille soit revenue.

Le heron, quand il veut pescher,Trouvant l’eau toute de rocher,Se paist du vent et de sa plume ;Il se cache dans les roseaux,Et contemple au bord des ruisseaux.La bize, contre sa coustume,Souffle la neige sur les eaux,Où bouilloit autresfois l’escume.

Les poissons dorment asseurez,D’un mur de glace remparez,Francs de tous les dangers du monde,Fors que de toy tant seulement,Qui restreins leur moitte element,Jusqu’à la goutte plus profondeEt les laisse sans mouvementEnchassez en l’argent de l’onde.

Tous les vents brisent leurs liens,Et dans les creux æoliensRien n’est resté que le Zephire,Qui tient les œillets et les lysDans ses poulmons ensevelis,Et triste en la prison souspirePour les membres de sa Philis,Que la te m peste luy deschire.

Aujourd’huy mille mattelots,Où ta fureur combat les flots,Deffaillis d’art et de courage,En l’aventure de tes eauxNe rencontrent que des tombeaux,Car tous les astres de l’orage,Irritez contre leurs vaisseaux,Les abandonnent au naufrage.

Mais tous ces maux que je descrisNe me font point jetter des cris,Car, eusses-tu porté l’abysmeJusques où nous levons les yeux,Et d’un débord prodigieuxTrempé le ciel jusqu’à la cime,Au lieu de t’estre injurieux,Hyver, je louerois ton crime.

Helas ! le gouffre des mal-heursD’où je puise l’eau de mes pleursPrend bien d’ailleurs son origine ;Mon desespoir, dont tu te ris,C’est la douleur de ma Cloris,Qui rend toute la cour chagrine,Les dieux, qui tous en sont marrisJurent ensemble ta ruine.

Ce beau corps ne dispose plusDe ses sens, dont il est perclusPar la froideur qui les assiege.Espargne, Hyver, tant de beauté !Remets sa voix en liberté ;Fais que ceste douleur s’allege,Et, pleurant de ta cruauté,Fais distiller toute la neige.

Qu’elle ne touche de si prèsL’ombre noire de tes cyprès,Car, si tu menassois sa teste,Le laurier, que tu tiens si cher,Et que l’esclair n’ose toucher,Seroit subject à la tempeste,Et les dieux luy feroient secherLa racine comme le faiste.

Mais si ta crainte ou ta pitiéVeut flechir mon inimitié,Sois luy plus doux que de coustume.Ronge nos vignes de muscats,Dont les Muses font tant de cas ;Mais, à la faveur de ma plume,Dans ses membres si delicatsNe r’ameine jamais le rume.

Promeine tes froids aquilonsPar la campagne des Gelons,Gresle dessus les monts de Thrace ;Mais, si jamais tu reprimasLa violence des frimasEt la dureté de ta glaceSur les plus temperez climats,Le sien tousjours ayt ceste grace.

Sa maison, comme le sainct lieuConsacré pour le nom d’un Dieu,Rien que pluye d’or ne possede !La neige fonde sur ton toitUn sacré nectar, qui ne soitNy bruslant, ny glacé, ny tiede,Mais tel que Jupiter le boitDans la couppe de Ganimede !

Si tu m’accorde ce bonheur,Par cet œil que j’ay fait seigneurD’une ame à l’aymer obstinée,Je jure que le ciel liraTon nom, qu’on n’enseveliraQu’au tombeau de la destinée,Et par moy ta louange iraPlus loing que la dernière année.

144 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources