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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

A monseigneur le duc de Luynes

Théophile de Viau· ODE.· 140 vers

Escrivains tousjours empeschésAprès des matières indignes,Coulpables d’autant de pechezQue vous avez noircy de lignes,Je m’en vay vous apprendre icyQuel deust estre vostre soucy,Et dessus les justes ruinesDe vos ouvrages criminels,Avecques des vers eternelsPeindre l’image de Luynes.

Je confesse qu’en me taisantD’une si glorieuse vie,Je m’estois rendu complaisantAux injustices de l’envie,Et meritois bien que le roy,En suitte du premier effroyDont me fit pallir sa menace,M’eust fait sentir les cruautezQu’on ordonne aux desloyautezQui n’ont point merité de grace.

A qui plus justement qu’à luy,Se doivent nos sainctes louanges ?Quel des humains voit aujourd’huySa vertu si proche des anges ?Ceux que le ciel, d’un juste choix,Faict entrer dans l’ame des roys,Ils ne sont plus ce que nous sommes,Et semblent tenir un milieuEntre la qualité de DieuEt la condition des hommes.

Un chacun les doit estimerAinsi qu’un ange tutelaire.La vertu, c’est de les aymer ;L’innocence est de leur complaire ;Les mouvemens de la bonté,C’est proprement leur volonté.Les suivre, c’est fuir le vice ;Bien vivre, c’est les imiter ;Et ce qu’on nomme meriter,C’est de mourir pour leur service.

Grand Duc, que toutes les vertusRecommandent à nostre estime,Et que les vices abatusTiennent pour vainqueur legitime,Benits soient par tout l’universLes doctes et les sages versOù ta gloire sera semée,Et jamais ne soient innocensCeux qui refuseront l’encensAux autels de ta renommée !

Un nombre d’esprits furieuxDe ta prosperité s’irrite,Et fait des querelles aux cieuxPour avoir payé ton merite.Appaisez-vous, foibles mutins :En despit de vous les destinsLuy seront à jamais propices ;Puis que mon prince en prend le soing,Sçachez que sa fortune est loingDu naufrage et des precipices.

Si son ame estoit sans appas,Si sa valeur estoit sans marques,Et que sa vertu ne fust pasNecessaire auprès des monarques,On pourroit avec moins de tortBlasmer son favorable sort ;Mais toutes nos ingratitudesS’accorderont à confesserQue sa prudence a faict cesserLa honte de nos servitudes.

Quand le ciel parmy nos danger »Avoit horreur de nos prieres,Que les yeux des plus estrangersDonnoient des pleurs à nos miseres,Quand nos maux alloient jusqu’au bout,Que l’Estat, branslant de par tout,Estoit prest à changer de maistre,Il fist mourir nostre douleurEt perdre esperance au mal-heurDe la faire jamais renaistre.

Ce grand jour, où tant de plaisirsSuccederent à tant de peines,Qui fit changer tant de desirsEt qui r’appaisa tant de haines :Tous nos cœurs sans fard et sans fiel,Enclinans où l’amour du cielPoussoit vos volontez unies,Ravis de ce commun bonheur,Firent des vœux à son honneurPour noscalamitez finies.

Ceux qui mieux ont senti l’effectD’une si louable victoire,Honteux du bien qu’il leur a faict,Ont du mal à souffrir sa gloire :Ils arrachent à leurs espritsLe ressentiment du mespris,Dont la grandeur estoit foulée,Quand leur foiblesse avec raisonSouhaittoit l’heureuse saisonQue ce grand duc a r’appellée.

Le remors vous doit bien punir,Vostre ame est bien peu liberale,De luy nier le souvenirD’une grace si generale.Que vos fureurs changent d’object ;Aussi bien, cherchant le sujectDe la hayne qui vous anime,Vous ne trouverez point de quoy,Sinon que la faveur du royTienne lieu de honte et de crime.

Ceux qui veillent à rechercherQuelque juste suject de blasmeNe peuvent point luy reprocherUn deffaut du corps ny de fame :Pour moy, lors que je pense à luy,Ceste envie qui pousse autruyDe mes sens bien loing se retire,Tous mes vers vont au compliment,Et ne sçaurois trouver commentIl se faut prendre à la satire.

S’il est coulpable, c’est d’avoirTrop de justice et de vaillance ;D’aymer son prince, et recevoirLes effects de sa bien-veillance.Grand duc, laisse courir le bruitEt gouste doucement le fruictQue la bonne fortune apporte.Tous ceux qui sont tes ennemis,Voudraient bien qu’il leur fust permisD’estre criminels de la sorte.

Jamais à leurs funestes vœuxUn Dieu propice ne responde !Jamais sinon ce que tu veuxNe puisse reussir au monde !Que tousjours de meilleurs succezTe donnent de nouveaux accezA des felicitez plus grandes,Et qu’en fin les plus enragez,A ta devotion rangez,Te viennent payer des offrandes !

140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources