Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE

Au prince d’orange

Théophile de Viau· ODE.· 214 vers

Un esprit Iasche et mercenaire,Qui d’une gloire imaginaireFlatte les cœurs ambitieux,Lorsqu’il parle de vos louanges,Met les hommes plus vicieuxA la comparaison des anges.

Aussi bien, nue et sans appas,l a pauvre Muse n’ose pasParmy les pompes où vous estesFaire venir la verité ;Et, si les bouches des poëtesNe quittent leur severité,Elles demeureront muettes.

Prince, je dis sans me louerQue le eiel m’a voulu douerD’un esprit que la France estime,Et qui ne fait point mal sonnerUne louange legitimeQuand il trouve à qui la donner.

Mais le vice, à qui tout aspire,Maistrise avecques tant d’empireCeux qui gouvernent l’univers,Que chez les plus heureux monarques,O honte de ce temps pervers !A peine ay-je trouvé des marquesQui fussent dignes de mes vers.

Et, depuis que la cour advoueCes ames de cire et de boueQue tout crime peut employer,Chacun attend qu’on le corrompe,Et les grands donnent le loyerTant seulement à qui les trompe.

Lorsque la force du devoirPousse mon ame à decevoirQuelqu’un à qui je fais hommage,Si quelques fois pour un mortelJe tire une immortelle image,C’est afin qu’il se rende telQu’il se voit peint en mon ouvrage.

Mais quand je pense à ta valeur,O que mon sort a de mal-heur !Car mesme de nouveaux OrphéesNe pourroient, en flattant les dieux,Dire si bien que tes trophéesNe meritent encore mieux.

Quels vers faut-il que je prepare ?En quel si beau marbre de PareDois-je graver des monumensQui soient fidelles à ta gloire ?Quels si religieux sermens,Jurant tes faits à la memoire,Feront croire que je né mens ?

L’Espaigne, mere de l’orgueil,Ne preparait vostre cercueilQue de la corde et de la roue,Et venoit avec des vaisseauxQui portaient peintes sur la proueDes potences et des bourreaux.

Ses trouppes à pleine licenceVenoient foulervostre innocence,Et l’appareil de ses effortsCraignoit de manquer de matiere,Où vos champs, tapissez de corps,Manquoient plustost de cymetierePour le sepulchre de ses morts.

Les vostres que mordit sa rageMourant disoient en leur courage :O nos terres ! o nos citez !Si vous n’estes plus asservies,Ayant gaigné vos libertez,Nous voulons bien perdre nos vies.

O vous que le destin d’honneurRetira pour nostre bon-heur,Belles ames, soyez apprisesQue l’horreur de vos corps destruictsN’a point rompu nos entreprises,Et que nous recueillons les fruictsDes peines que vous avez prises.

Nos ports sont libres, nos remparsSont asseurez de toutes parts ;Picorans jusqu’au bout du monde,Si nos victorieux nochersTrouvent des ennemys sur l’onde,Ce sont les vents et les rochers.

Ainsi ta gent victorieuse,Dessus la tombe glorieuseDes braves dont tu fus le chef,Maurice, vante ta prouesse,Et dans les pleurs de son meschefVerse des larmes de liesse.

Toy seul, grand prince, es le vainqueurCar, si les tiens monstrent du cœur,Tout ce qui les y faict resoudreSont tes yeux, dont le feu reluitDans le sang et parmy la poudre,Comme aux orages de la nuictBrillent les flammes de la foudre.

Sans toy, qui ne devoit douterQue ce peuple, au lieu de gousterLa douceur d’un repos durable,De sa foible rebellionRetomberoit plus miserableEn la vengeance du lion ?

La liberté qu’on a veu naistreDu grand Mars dont tu pris ton estre,Après luy veuve de support,Si tu n’eusses esté son frere,Par quel secours que de la mortEsperoit-elle se deffaireDes mains d’un ennemy si fort ?

Tu l’arrachas du precipice,Faisant voir que tout est propiceA qui tu daignes secourir,Et qu’ayant ton destin pour elle,Parce que tu ne peux mourir,La liberté n’est pas mortelle.

Mais que, pour te deifier,Il te fui ut sacrifierDe sang au tenebreux monarque !Que pour espargner le denierQu’on paye aux rives de la Parque,Tu fis riche le nautonnierQui conduict la mortelle barque !

Hercule, à qui les immortelsOnt donné rang à leurs autels.N’a pas mieux merité sa feste,Et, si le sort l’eust assaillyDes forces qu’il t’a mis en teste,Il eust sans doute defailly.

Ostende, où les soldats d’Ibere,En riant de vostre misere,Pleuroient la cause de la leur,Voyant le sort qui t’accompagneVendre tant mesme le mal-heurA creu que le demon d’EspaigneS’entend avecques ta valeur.

Les ans qu’on mit pour ses ruynesFurent les jours dont tes machines,Regaignerent un plus beau lieu,Et c’est ainsi que tes journées,Comme on les conte pour un dieu,Valent autant que des années.

A Nuiport, où ton œil charmoitLa frayeur et la desarmoit,On vit Bellone, au sang trempée,Dans le choc se precipiterEt par fois qu’elle estoit frappée,Au lieu de Mars et Jupiter,Ne reclamer que ton espée.

Aux coups que le canon tiroit,Le ciel de peur se retiroit,La mer se veid toute alumée,Les astres perdirent leur rang,L’air s’estouffa de la fumée,La terre se noya de sang.

Parmy la nuict de ces tumultes,Quelque grand Dieu que tu consultesAlors que tout semble perir,Vint aux coups afin de te suivre,Sans besoin de te secourir :Car, pour ne t’empescher de vivre,La Parque auroit voulu mourir.

L’ennemy, battu sans retraitte,N’avoit au bout de sa deffaicteQue ta clemence pour support ;Ainsi par fois, après l’orage,Les nochers ont trouvé le portSur les rochers de leur naufrage.

A bien chanter tant de combats,Où jamais tu ne succombas,Je voudrois consacrer mes veilles ;Mais ton esprit, trop retenu,Se fascheroit à tes oreillesSi je l’avois entretenuDe la moindre de tes merveilles.

Aussi bien n’est-il pas besoinQue mon poëme soit tesmoinDe tes exploits si manifestes :Car, quelque part qu’on puisse aller,Si quelqu’un n’a point veu tes gestes,Il en a bien ouy parler.

L’horison de la gent sauvageN’a point de mont ny de rivageOù ne soit’adoré ton los,Que dans ton nom l’HyperboréeA faict voir à nos mattelotsHaut escrit en lettre doréeSur le fer de ses javelots.

Puis que sa gloire est accomplie,Grands destins, je ne vous supplie,Que de faire continuerL’honneur où je le vois paroistre,Sans le faire diminuer,Quand vous ne le pouvez accroistre.

Mais le ciel, que tu dois orner,Maurice, tasche de bornerLe fil sacré de tes journées :Il t’a desjà marqué le lieuOù tu dois, après cent années,Assis un peu plus bas que Dieu,Fouler aux pieds les destinées.

Les Muses, en m’ouvrant les cieux,M’ont fait voir que ces demy-dieuxA qui la terre faict offrande,Fors le bien de ton amitié,N’ont point felicité si grande,Qui ne te peut faire pitié.

Les astres, dont la bienveillanceSe sent forcer de ta vaillance,Sont apprestez pour t’accueillir ;Desjà leur splendeur t’environne,Dieu comme fleurs les vient cueillir,Pour t’en donner une couronneQui ne pourra jamais vieillir.

214 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources