Œuvres complètes, 1632· Ire PARTIE
Stances
La frayeur de la mort esbranle le plus ferme ;Il est bien mal-aiséQue, dans le desespoir et proche de son terme,L’esprit soit appaisé.
L’ame la plus robuste et la mieux preparéeAux accidens du sort,Voyant auprès de soy sa fin toute asseurée,Elle s’estonne fort.
Le criminel pressé de la mortelle crainteD’un supplice douteuxEncore avec espoir endure la contrainteDe ses liens honteux.
Mais, quand l’arrest sanglant a resolu sa peineEt qu’il voit le bourreau,Dont l’impiteuse main luy detache une chaîneEt luy met un cordeau,
Il n’a goutte de sang qui ne soit lors glacée ;Son âme est dans les fers ;L’image du gibet luy monte à la pensée,Et l’effroy des enfers.
L’imagination de cet objet funesteLuy trouble la raison,Et, sans qu’il ait du mal, il a pis que la pesteEt pis que le poison.
Il jette malgré luy les siens dans sa destresseEt traine en son malheurDes gens indifferens, qu’il voit parmy la pressePasles de sa douleur.
Par tout dedans la Greve il voit fendre la terre ;La Seine est l’Acheron ;Chaque rayon du jour est un traict de tonnerre,Et chaque homme Charon.
La consolation que le prescheur apporteNe luy faict point de bien,Car le pauvre se croit une personne morte,Et n’escoute plus rien.
Les sens sont retirez, il n’a plus son visage,Et, dans ce changement,Ce seroit estre fol de conserver l’usageD’un peu de jugement.
La nature, de peine et d’horreur abbatue,Quitte ce malheureux ;Il meurt de mille morts, et le coup qui le tueEst lemoins rigoureux.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1856· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources