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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes

Au seuil

Francis Vielé-Griffin· 122 vers

… Au seuil du monde, où ‒ comme
Ulysse Polytas, aux confins du Gadès
extrême de son voyage, le regard perdu
aux lointains crépusculaires du désert
d‘au delà ‒ tout homme voit l‘ombre
de sa mère, pâle, vaine…CARLYLE.

De cette heure-ci, vers celle-là, il n‘est

Il n‘est qu‘un pauvre instant ‒ le seul ! ‒ le dernier-né ;Peut-être, en fixant ma cécitéSur la nuit qui vient ou le jour qui point,(Tel d‘une barque on voit venir la côte au loin)Verrai-je venir l‘Éternité…

Il est bon de vivre la pauvre vie,Le beau bleu fleuve où le cœur dévie ;Il est bon de marcher à travers présQuand la route reprise en fût deux fois lasse ;Je vois qu‘il est bon de vivre la belle vie :C‘est comme un amour dont la flamme est basse,Qui meure, et l‘on rit ‒ mais on pleure après.

Je pense aussi que le soleil fut telAu cours de ce vain jour doux et mortel,Au long de ces juins, par les prés et les rives,Par les clairs coteaux, par le val brumeux(Rouge, et rose aux pavots, et bleu pâle, et doré !)Qu‘il n‘est pas de plus belle gloire pour mes yeux,Qu‘il n‘est pas de plus doux rayon ignoré‒ Et la voix des feuilles et les voix en elles,Je ne sais pas de musiques plus belles.

Il vient un regret de tout cela ;N‘aurait-on pu vivre selon la Vie ?N‘aurait-on pu, selon d‘autres lois(Qu‘elle sait, sans doute, et qu‘elle nous eût dites,Si nous avions foi )L‘aimer autrement et selon son cœurEt selon le secret de sa rumeurDe rires, d‘amours, de maternitéEt s‘en faire aimer, tout un long été,Et vivre de son immortalité ?…

On m‘a pris à elle, avec des motsSonnant faux dans l‘aube ‒ il me souvient :Les hauts blés verts, les blés nouveaux‒ Forêt d‘enfance ‒ et leurs bluets ;Je ne sais de plus doux rêve que le mien :La route tiède et douce au pied nu,Le merle fraternel surpris,Et le grand ciel clair au-dessus des épis,La source où le regard émerveillé s‘est vuOn m‘en fit un péché, de mon univers,Devant le livre ouvert.

Le voici, là, ouvert, encore, et je l‘ai fait,Plus doux que tous ceux-là n‘en lurent, n‘en révèrent,Plus douloureux et saint, plus chaste et tendreQue leurs chants de trouvères,Que leur plus beau poème merveilleux :Avec mon cœur, avec mon âme, avec ma chair,Avec mes yeux,J‘ai fait mon beau livre de vie — ardent et clair…Mourir ? Je n‘ai pas peur de l‘ombre‒ La douce ombre qui suit :Sous la lune de nuit,Sous le grand soleil radieux ;Souvent, enfant, j‘ai fermé les deux yeuxPour voir la nuit ;Et quand, pleurant d‘amour (on pleure d‘aimer)J‘ai désiré mourir de son baiser,C‘était ma joie, et c‘était tout son cœur ;‒ Ce soir, j‘ai peur…Non, c‘est comme un regret, plutôt ;Nous sommes morts cent fois ‒ hier, tantôt ‒Avec nos heures de tous âgesEt celle-ci, est-elle étrange ?Ne dirons-nous, demain, ce soir ?Et comme hier ‒ et avec plus d‘espoir ?Ne sommes-nous morts cent fois :Où est l‘enfant rêveur qu‘on nous conta ?Où tous nos soirs ? où nos baisers, nos désirs d‘Elle ?‒ Ah ! vraiment, tout est vain, la mort est belle !…

Si j‘avais vécu… mais laissons ces choses ;Peut-être qu‘en fixant les yeux sur cette nuit(Ou vers ce jour dont mes paupières sont roses ),Peut-être qu‘en fermant les yeux pour voir la nuitJe pourrai voir venir l‘Éternité…

Voici !Je vois… je vois le passé, ô si pâle,Si lointain ‒ Suis-je mort pour voir ainsi ?Je vois, comme au travers d‘un soupirail :Le ciel bleu sombreEt par la route griseUne ombre…Non ! voici que tout s‘irise :L‘horizon tourne ; un lac sort de la brume ;L‘aube ! l‘aurore, le matin triomphant,Et la brise qui jase avec sa voix d‘enfant…

Vois-tu ?…Voyez comme le soleil est prodigue :Il n‘est pas un brin d‘herbe qu‘il n‘ait vêtu ;Laissez-moi voir ; quelle heure est-il ?‒ Qu‘est-il mon cœur qui te fatigue :Le grand doux jour s‘éploie !Mon cœur, mon cœur, mon cœur, ton bel avril !Mon cœur, ta joie !…Je suis comme étourdi, l‘horizon vireAux zigzags d‘un sentier sous des sapinsQui pleurent ‒ c‘était ainsi, ces longs matins.Où je guettais le mot qu‘ils voulaient dire ―Et, par delà le vieux glacier,C‘est le sentier ‒Je fus de tout cela, ces choses et moi,Nous avons souri de longs jours ensemble…

Les plaines ;Les voix aux trembles ;Le clos des chênes ;Les chaumes, les troupeaux, le fleuve ;Et l‘ombre bleue et l‘herbe neuve ;‒ Laissez-moi dormir en cette ombre,Je suis très las ‒ le vent aux roseaux cause ;Pourquoi me rejeter de toute chose ?Et pourquoi m‘emmener comme un enfant…

Par là ?…La route grise encor, le ciel bleu sombre ;Le jour meurt, ah ! voici passer une ombre,La tienne, Mère… Maman !Je suis très las ;Pourquoi la nuit, pourquoi la fin, pourquoiCe fol amour en moiDe ton sourire, jeune, tout là-bas,Pâle, vain, en ma mémoire de ton été‒ Qui passe, loin de moi… Comme l‘éternité…

122 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources