Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes

Le porcher

Francis Vielé-Griffin· 210 vers

Ici, parmi les chênes,L‘ombre est un miroir étrangeDe rêveriesEt toutes les fleurs sont telles qu‘elles viventDe vieilles viesPensives ;Et quand je songe, en regardant les plaines,Là-bas, qui roulent par delà les branches, bassesComme une frange,Il passe des cortèges d‘heures oubliées‒ Ou presque ‒ car voici que je suis vieux :Elles passentVers les collines ensoleillées,Comme en chantant,Comme des filles et des jouvenceaux,Et je ferme les yeux ;D‘ici, parmi les troncsVerdis de mousse douce étrangement,Debout, je suis le gai jeu des rayonsAux dos noirs de mes pourceauxFouillant en bas, parmi les feuilles mortes,De telles sortesQue, souvent,Je dois sourire, je crois,En songeant que je fus un autre en l‘autrefois.

Avant le soir où je m‘en fus par les chemins― Le cœur battant plus haut que le galop du bai ‒Mon père était dur et lâche et courbéSous le jeune joug que lui faisaient les mainsDe l‘autre qu‘il mena quand ma mère fut morte :Je pris ma part heurtant derrière moi sa porteEt galopai dans la nuit vers la Vie et la porteSonnait de son heurt en mon cœur qui battaitComme un galop d‘escorte.Des voix,Aussi,Me viennent de là-bas,Ou passent, chuchoteuses, parmi les feuilles :L‘autrefois,Nous avions erré toute la nuit.De seuils en écueilsMoi, semeur d‘or, et ceux-ci,Couples de joie et de bruit,Vers la liesse des feuilles ;Seul, j‘étais seul, malgré qu‘à mes deux brasPesait ‒ à peine ‒ un rire de tendresseEt frissonnait, à mes genoux, leur robe :Las, nous vînmes vers l‘orée, à l‘aube :Derrière nous, la ville hors la brume émergeEt s‘éploie en dômes d‘orEt se dresseEn minarets de feuOu tombe, de terrasse en terrasse,Vers la mer ‒ blanche ville en sa grâce –-Et, devant moi, l‘éveil mystérieux de l‘ombre‒ Où j‘ai marché depuis des jours sans nombre,Dont j‘ai vêtu mon âme vierge,Où mon cœur dort.Il semble que c‘est hier que je les ai quittésAvec leurs rires et l‘ivresse de toutes chairsEt tout l‘éveil des dômes et leurs gaîtésEt toutes les rides argentines des mers…

Parfois, au printemps, quand l‘églantier neigeEt que l‘on craint de fouler quelque amourEn l‘herbe neuveEt qu‘on entend hennirDes cavales sur la route où courtLa poussière avant qu‘il pleuve,Je crois encor les entendre venir,Guettant, entre les branches, leur cortègeEt je m‘apprête à tout leur dire, aussi‒ Joyeux de tout leur dire, ainsi :Ma vie et tout le calme de mon âmeParmi les chênes et l‘odeur de la sèveEt les paisibles animauxEt toute la forêt qui chante et brame ;Et mon cœur bat et cherche les vieux motsQue je faisais chanter selon mon rêve,Je les redis tout bas,Mais ‒ cherchant dans mon souvenir ‒J‘ai peur qu‘ils ne comprennent pas,Alors j‘ai peur de les voir revenir.

Là, près de l‘églantier,Entre ces derniers chênesEn arceau sur le sentierQui tombe, de là-haut, sur l‘autre côte(Si bien qu‘on croit, d‘ici, qu‘il mène au cielEt ses clartés prochaines)C‘était Lise la dévote,Tantôt,Et Marc le bel ;‒ Ils se vêtaient de même soie :On riait tout le jour de leur querelleQue closait ce baiser guetté des deuxA l‘heure de joie ;J‘ai trouvé qu‘elle était moins belleQu‘alors et, lui, semblait plus sot‒ Qu‘importe d‘eux ?

D‘autres fois, au long de l‘orée,C‘est Laure qui marche, au bord, dans l‘herbe‒ Elle aimait cela ‒Avec des fleurs en gerbe,Et toute sa chevelure doréeDe-çà, de-là ;Sa lèvre était éclose à toute abeille,Malgré la gaîté triste d‘Euphorion,Mais telle toujours qu‘il s‘en émerveille ;Et nous riions‒ Et je m‘éveille…

Tout est bizarre, depuis longtemps, ici ;On rêve en écoutant les chosesA mainte chose ignorée ;Souvent j‘ai ri d‘un rêve que j‘ai saisiAinsi qu‘un oiseau pris au rêts,Et des choses qu‘on dit les lèvres closesEt qu‘à soi seul en musant on raconte…

Un jour que je ramassais des châtaignes,Les lançant, une à une, au sac (car je les compte,Parlant en moi, avant de le lier)Ils sont passés en riant près de moi,Au chemin creux du val,Des rubans flottants jaunes et roses,Et deux sur chaque cheval,Avec des voix si soudainesQue je pris peur et comme honteEt je me suis couché dans le hallier,Coi,Et tout mon souffle oppressé,Comme si je volaisDes châtaignes.

Et puis, quand je les appelais,Ils avaient passé.

Flavie,Je l‘ai revue, un soir,Près de la source où je vais boire au soirDepuis de longs vieux jours de vieMenant mes porcs ;Elle s‘est penchée à boire à sa main en coupe ;Je n‘osai lui parler, songeant aux jours d‘alors ;Mais comme je lui dis : Flavie !Parlant de l‘autre vie,De Marc et Lise et de la troupe,De ce qu‘ils diraient en me voyant làAvec mes pourceaux et mon vêtementEt mon épieu pour toutes armes,Elle me regarda si tristementQue je sentis de chaudes larmes :O pauvre cœur, dit-elle et s‘en alla.

Souvent, toute une nuit, j‘ai songé à cela.

Et quand, là-bas, au crépuscule pâle,Se fonce l‘horizon extrême,‒ Comme un fer hors du feu ― du rouge au bleu de nuit,J‘aime,Fermant les yeux, dire : C‘est aujourd‘hui !Tourné vers quelque vieil hier de vie enfuie ;Mais je n‘ai plus un souvenir :Tout rêve que je fais s‘anime et parleAu point que c‘est toujours un avenirEt que je vais me rappelantCe qui aurait dû être :‒ Moi, plus doux et Flavie,Moins vaine et moins galantEuphorion et Marc, plus hommeEt Lise, telle et Laure, ainsi, peut-être…Et je les nomme…

Pourtant, j‘aurais voulu leur dire,Que rien n‘est triste en l‘ombre de mes chênes,Que tout, hors la forêt, est pireQue je ne suis pas seul, voyant des yeux,Parmi les feuilles où bruissent ses traînes,Flavie, ou qui je veux,Sans un reproche ;Et pour avoir posé ma tête emmi les moussesEt regardé l‘azur qui semble procheEntre les branches roses de jeunes pousses,‒ Deux pierres froides à mes poignets de fièvres ‒Je puis leur dire, sachant les en griser,Que toute la douceur de leur baiserFleurit et chante ici mieux qu‘à leurs lèvres.

Je leur dirai,Que rien ne pleure, ici,Et que le vent d‘automne, aussi,Lui qu‘on croit triste, est un hymne d‘espoir ;Je leur diraiQue rien n‘est triste ici, matin et soir,Si non, au loin,Lorsque Novembre bruit aux branchesPoussant les feuilles au long des sentes blanches‒ Elles fuient, il les relanceJusqu‘à ce qu‘elles tombent lasses,Alors il passe et rit ‒Que rien n‘est triste, ici,Si non, au loin, sur l‘autre côte,Monotone comme un sonnant la même note,Le heurt des haches brandi tout un jour,Pesant et sourd.

J‘aurais voulu leur direQue toute tristesse est au regard tristeDe leurs yeux qui ne savent lireCe livre-ci où tout Verbe persisteMuable et même et tel qu‘on peut mourirEn rêve et croire reverdirEt monter comme un chêne ( ainsi qu‘on vitCes vieillards d‘autrefois ‒ comme il est dit — )…Et celui qui sait lireTa page ouverte,Forêt verte !Sourit au bout…

Et je voudrais leur direQue je ne suis pas fou.

210 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources