Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
Le gué
« Un étrange suicide. Une jeune fille,
s‘étant vêtue de blanc, s‘est avancée
délibérément dans la mer, où elle s‘est
noyée. Son corps a été rejeté par les vagues. »FAITS DIVERS.
« Là-bas ;Tout rêve vit d‘éternité,Tout songe ailé aux rameaux chanteDans le printemps,Là-bas ;Une heure, toujours même, claire et lenteDe même joie nouvelle en sa gaîté,D‘amour dont on ne pleure pas,De blancs baisers d‘idyllesTombés de l‘aile des archanges souriants ;Ce sont des îles,Là-bas,Avec des arbres-fleurs épanouisDans le printemps :Les Saintes que les mauvais ont tuées ;Et Dieu qui passe en appelant ses viergesVers les doux parvis éblouisOù les étoiles sont des ciergesEn la dentelle des nuées…
Elle est dans le printempsLà-bas,Ma mère ‒ et l‘autre sœur que je n‘ai pas connue ‒Qui cueillent des bouquets de blancs lilas,‒ Ainsi que nous faisions ‒ dans le soir clair ‒L‘autre printemps, ‒Et guettent ma venueEn regardant la mer ;
Car Christ m‘a dit qu‘il est bon de mourir,Ce doux matin ensoleilléQu‘il vint vers moi dans son ciboire ailéMe consoler d‘amour, et me guérir :Je l‘ai vu rayonner vers ma lèvreEn un baiser de fiançailles,De par delà le chœur et les muraillesEt jusqu‘en mon corps révéléJe l‘ai bien entendu qui m‘appelait.
Des nuits, j‘ai prié jusque dans l‘aube blanche ;Et quand, en relevant la tête,Je voyais pâlir la croisée,Tout mon espoir était en fêteEt, dans mon âme oséePleine d‘impatient amour,Je songeaisC‘est, peut-être, LuiQui vient, qui luit,Voici mon tour, voici l‘escorte !…J‘écoutais, les yeux clos, jusqu‘au grand jour ;Doutant qu‘Il m‘ait pu laisser là dans sa bonté,Que je ne sois pas morteEt prise en son baiser d‘éternité.
Le jour venait, revenait, toujours même ;Et l‘autre femme avec son âme dure,Avec sa parole hautaine(Si douce pour sourire à mon père parjure)Qui disait, en passant : La folle !Et quand j‘en pleurais, loin, dans le jardin‒ Où nous avions cueilli les lilas blancs,L‘autre printemps,En regardant la merSi bleue et claireSous le matin ‒Songeant à tout ce qui n‘est plus,A tout ce qui sera, là-bas,On me cherchait avec des cris intrus‒ Mon père inquiet et l‘autre qui feignait ‒Mon cœur saignaitEt je ne leur répondais pas.
Alors, ce furent fêtes et bals,Des fleurs qu‘on jette, des carnavals,Des soirs sans nombreAvec le rôle qu‘il faut qu‘on joue ;Un soir, au parc, où je pleurais dans l‘ombreDe tout cela,Le vil baiser vint m‘effleurer la joue ;Et la surprise et leurs grands rires,La promesse et les fiançaillesEt leur gala.Les jours mauvais et les soirs pires ;La chair avec ses représailles ;Tout cet amour qu‘on prône et vante,Tout cet amour qui m‘épouvanteVient murmurant, au soir, d‘étranges motsDont je pleure et me tords les mains et que j‘ai fui,Tout cet amour de parole savante,Et le mystère de sa nuitEt de ses mots…
Voici le jour du mariage‒ N‘est-ce pas que les cloches sonnentComme pour les dimanches ? ‒Tout hier je fus gaie ‒ ils disaient, sage ;J‘ai cueilli les lilas avec des roses blanchesJusqu‘en le crépuscule clairEn regardant la mer ;Tous riaient, même l‘autre me fut bonne.‒ N‘est-ce pas que les cloches sonnent ?…
Mon père m‘a parlé, presque attendri, je crois :Tu vas t‘en aller, disait-il, très loin de nous,Et vivre heureuse avec le mari de ton choix‒ Et je lui répondis toute joyeuse :Je m‘en irai demain avec l‘Époux.Voici le jour des épousailles !Voici ma robe blanche et mon âme sans tache,Voici la fin de toutes mes bataillesDont je suis lasse, où je fus lâche ;Voici tes blancs lilas, mère, et tes roses blanches,Et voici pâlir l‘aube‒ Calme comme un dimanche ‒Voici l‘aubeEt voici la mer calme et bleueQui va vers Dieu…
Vois, on fait signe ?…Ma mère, à moi, m‘attend là-basPour donner à l‘Époux mon âme indigne,Mon amour fatiguéDe sa prière,Mon désir las,Mon cœur de peu…Oh ! me voici venir, ma mère,Et toi, Doux Seigneur Dieu,Voici le gué……… »
Elle marche vers la mer.
120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources