Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes

Dédicace

Francis Vielé-Griffin· 71 vers

Te souvient-il du jour d‘hier avec sa faceDe sourires, et ses pleurs aux joues,Et toutes les roseurs matinales ?Alors, tressant des fleurs, qu‘en guirlandes tu noues,Nous chantions nos aubades triomphales ;Alors, vers l‘empyrée aux vertiges bravés,Nous suivons de nos yeux vers l‘avenir levésLe vol éblouissant des cygnes !…

Voici, ce soir, les vignesLourdes de la vendange des demains :En étendant la main― Tes blanches mains sont dignes,Tes mains seront mes mainsOn cueille, de-çà de-là, des grappes tellesQu‘un seul cep promet un quarteauEt que le vin de tout un mois pèse au linteau ;Que l‘ombre du vieux porche ami des hirondellesEst faite de l‘ivresse des heures nouvelles ;Et le vignoble croit de coteau en coteau…

J‘ai révé, tantôt, à tes pieds couché :Nous marchions, en les fanes, par le pré fauché ;C‘est la nuit, et, sur nous, vers les étoilesPassait un vol de cygnes aux blanches voiles.Et l‘un au col enrubannéD‘une moire que nul soleil n‘a pu faner ;Et celui-là qui porte un diadèmePromis en vain au plus doux des poèmes ;L‘autre tenait la fleur qui jamais ne s‘effeuille,Que nul ne cueille ;Ils passaient vers le Nord, majestueux et calmes,Glorieux, avec un écho dans leurs pennes‒ D‘un lent rythme de rames,De quelque vent du soir parmi les palmes,De voix anciennes.Nous les suivons d‘auprès d‘un peuplierJaseur importun aux voix de millier…

L‘un d‘eux ouvrant son envergure sur la nuit‒ Fleur de douleur épanouie ‒Apparut crucifié,Ses ailes frémissant du suprême désastreEn un cri de désir déifié,Il fut un astre !

Voici la moire que rien ne fane,Qui flottait, que j‘ai prise au vol ;Et voici mon cœur diaphanePour t‘en faire un clair pent-à-col.

L‘autre vint choir en tournoyantJusqu‘entre les grands lys courbés :Et je pleurais en le voyantComme on pleure les espoirs tombés :Le diadème vint couronnerUn sommeil empourpré de roses ;Je l‘ai pris pour te le donnerD‘entre les épines ― Douce tête !Car tu m‘étais belle sur toutes choses :Et le voilà, le diadèmeQue ne mérita nul poète,O toi, le plus doux des poèmes.

Mais l‘autre, avec la fleur épanouieQui flottait devant lui,Chanta sur nous jusque dans l‘aurore éblouieLe chant que tous entendent dans leur rêveDe nuit, en nuit,Et quand vint le soleil, hors la mer, vers la gréve,Ouvrant grandes ses ailes au baiser vermeil,Il s‘engloutit, avec la fleur, dans le soleil…

Voici, les yeux baissés, je marche et songe et t‘aime ;La moire impolluée est tienne en droit d‘amourEt la couronne est tienne encore, pour maint jour ;Mais la Fleur de Joie interdite est suprême,

Et c‘est d‘elle que parlent ces poèmes.

71 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources