Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
L‘étape
« Je suis bon à tous… »JULES LAFORGUE
Arrête-toi,Écoute-moi, mon frère qui passes ;Tais-toi :Je sais notre âme tendre et lasse,Que tu marchais sans regarder, ni voir,Vers quelque espoirAncien et cher ‒ ou jeune, à peine aimé,Comme un rire entrevu qu‘on suit, moqueur,Ou comme un long regard perdu qu‘on va cherchant,Marchant,Marchant ‒ d‘octobre en mai ;Je sais ton cœur, mon cœur.Vois ; pense avec mes paroles choisies ;Malgré le lourd flux de ton sangQui bat ta tempe flots sur flots,Rêve en mes paroles choisies :Avec ton gai sifflet par les genêtsEt tout le blond soleil éblouissant‒ Si bien que tu marchais les yeux mi-closSur la route qui te menait ‒Tu n‘étais joyeux que de quelque espoir ?
C‘est d‘elle ? avec un baiser à cueillir ?Je sais ton cœur ‒ on n‘est pas gai à moins ;Vers son baiser qui sait vieillirMarche, ivre, donc, au long des jeunes foins :On n‘est pas ivre à moins.
Si ce n‘est d‘elle ‒ assieds-toi ; tu es triste ;Hors celle-là, il n‘est pas d‘autres ;La vie est grave et la mort est sinistre :Avec son envergure au vol démesuré,Son ombre sur la vie est d‘un oiseau de proie.
Certes, tu n‘auras pas désespéré ;Serrant ta volonté autour de toi‒ Comme on serre un manteau trempé de pluies ‒Tu marches droit,Tu te sais immortel et tu défiesLe temps que tu sais leurre,Mais tu as peur de mourir, même une heure‒ Une heure !… tu le vois bien, l‘heure t‘étreint,Mon frère humain.
Tu es triste ;Tout souvenir est un tombeau sans Christ,La route qui t‘a mené jusqu‘iciD‘un vieux souci vers un jeune souci‒ Si tu te retournais, la main au front,Ainsi que celui qui regarde au loin,Ainsi que fontAux portes des tombeaux les hauts veilleurs de marbre —La route est toute de croix bordée,Et d‘arbre en arbre…Ton bel amour, ta jeune idée !
Si bien que tout rire d‘un sanglot se fausseEt que ton cher espoir se fait atroce.
O crois-moi qui me souviens de demain :La haute joie est douloureuse et telleQu‘en sa douleur l‘âme exulte immortelle,Pleurer est doux par-dessus toutes choses ;Assieds-toi près de moi ;Quand j‘ai pleuré la tête entre les mainsJ‘ai vu, entre mes doigts, ce lent jour gris tout rose :Alors, mon âme eut foi.
Et toi, ma sœur qui passes,Je te sais triste aussi, bien que tu fasses,Bien que tu pares de gaîtés l‘inquiétude,Bien que tu traînes aux cailloux, fleurdelysés,Les pans altiers de ta robe de prude,Ou, bien que tes lèvres soient pleines de baisersQue ta main prend et lance ‒ ainsi qu‘une pauvresseQui, pour se croire riche, vide à poignéesAux autres mendiants sa sébile d‘aumône ;Ton âme est en détresse,Fille de l‘homme.
Hors ta petite fièvreJolie au gré du désir, ton miroir,Que sais-tu de ta grâce ? Si, même, elle est ?La tristesse t‘a fait signe chaque soirMontrant la vie, aussi, et ce qu‘elle valait,Si bien qu‘en tremble un peu ta pauvre lèvreEt que ton long regard s‘en est voilé.
Assieds-toi là, ma sœur, et pleure :Pleurer est beau par-dessus toutes choses ;Il n‘est qu‘une heure, elle demeureÉternelle en métamorphoses :L‘heure de pitié sainte et d‘amour surhumainQui pleure jusqu‘à sourire… enfin.
85 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources