Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
Deuxième chanson
« Cadent a latere tuo mille et decem millia a dextris tuis. »Ps. 90.
O grands doux frênes qui souriez,Nulle âme au bois ― dès mainte annéeN‘est venue cueillir les lauriers ;Et nulle âme, dès mainte année,Prairie, au gué ! ne t‘a moissonnée ;Dès mainte et mainte et mainte annéeLa Vie à la belle Mort s‘est donnéeDans le jeune baiser du renouveau,Si que la Parque hésite étonnée,Avant de couper l‘écheveau.
Qui donc doit cueillir les lauriers ?…Nulle pampre, encore, aux vignobles,A peine des feuilles aux mûriers(Ah ! tous les désirs noblesQui nous souriaient) ;Les lilas, déjà tristes ! les asphodèles ;Les jacinthes et la douceur des soirs en elles ;Les blancs amandiers parés à la hâte ;Les pommiers où l‘espoir d‘automne éclate ;Les jonquilles, dont voici des gerbes ;Et le jeune million des herbesAudacieux et jovialComme la foule enfantHoule au tocsin de prairial :Enthousiasme, chœur superbe,Vieil avenir, refleuri triomphant !
Avril pleurait souriant dans ses pleurs ;Notre fierté, c‘était de vivreNous mirant en l‘orgueil inconscient des fleurs :O jeunesse du Monde,Notre fierté ‒ La tienne ! ‒ était de survivreNous les plus jeunes jets de la souche féconde.
Depuis (ô vanité ! ) :Le lourd sommeil des cœurs sous l‘aube auréoléeNous surprit d‘un frissonEt le monde apparut un vaste mausoléeOù git l‘humanitéGrouillante de désirs basSur qui, vaines âmes, nous passonsAvec nos cris d‘appel, inutile volée,De tout là-bas, vers tout là-bas.
Et depuis :L‘année est morte mainte fois,L‘automne, aux bois,Et, mainte fois, renaquit sourianteEn l‘avrillée qui rit et pleureEt chanteQue le Temps est leurre ;
Ceux-ci s‘en furent, ceux-là sont morts ;Nous sûmes la solitudeSubtile en son remords ;Presque devinions-nous le secret du silenceOù l‘âme se dénudeEt surgit hors des paroles sordidesEn sa beauté,Telle une mendianteAu sculpteur qu‘elle guideEn sa sereine nudité.
Mais, un à un,‒ Comme les feuilles à l‘automne ‒Les désirs et les rêves tombaient fanés,Sans verdure, ni parfum‒ Débris de la couronne ‒Morts que nul glas pieux n‘aura sonnés ;Cependant leur science édifiéeDisait ceci est faux, cela est vain ;Si bienQue de la Vie ainsi niéeRien ne resta hors le désir de vivre mieux,Rien, que l‘espoir que rien ne tue,Rien, que la haine et le mépris pieux,Rien, que l‘aveugle foi qui s‘évertue.
Car, vois, Hélène,Ceux-ci tes prêtres que la honte empourpre,Ceux-ci qui te voulurent vaineSelon leur âme d‘enfant sénile,Ceux-ci dont la trop triste orgie usurpeLa tiare de son culte impérieux,Leur âme est vile,Sous les grands cieux !
82 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources