Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
Première chanson
Sans doute,Le chant des pinsons,De bosquet en bosquet, disait la routeOù nous passions,De chansons en chansons,Mes rêves et moi, guidésSelon l‘Heure et l‘Age‒ Bel attelage ! ‒Un double joug enguirlandant leur têteEt de pourpre violette bridés,Qui traînaient notre char vers des rumeurs de fête !Et, de rose en rireEt de fleurs en femmes.La route fut pireOù nous marchâmesTenant la lyre,Mes rêves et moi, guidésSelon la phrase lue aux parchemins ridés‒ Qui laissent leur ride aux âmes ‒ ;
Mais d‘elles vers toi,De celles-là vers Toi, la seule,La route interminable se prolongeOù la roue est lente et grince comme une meule,Où le char s‘embourbe ou racle à la paroi ;Et si n‘était d‘écouter, à l‘étape,Ce que raconte un songe,De cueillir aux talus ce que d‘espoir y croît,Quelle douleur et quel blasphème et quel mensongeDe marcher vers un but en marche et qui m‘échappe ?
Un rêve adolescent, de visage si tendreQue son doux conte semble chanter‒ Diseur qu‘on fait reprendre, pour l‘entendreChanter ce qu‘il a cru conter ‒Disait (ce que sa seule voix laissait comprendre) :« … Je l‘ai vue ‒C‘était au mail poudreuxDont les ormes sont grisOù la terre de soif se gerceEn l‘ombre d‘Août ;Et tout reverdit à sa venueEt la brise chanta dans les ormes surprisComme d‘une averse ;Et je sentis la mort en mon cœur heureux ;Elle vint à moiQui me dirait d‘où ?Et qui sait pourquoi ! ‒Sur le mail poudreux… »
Voici quelque autre ‒ rêve jeune et pâle,Pâle et qui rougissait en parlant,De voix plus vieille que son visage et mâle,De rythme lentEt qui, moins sourde, eût dit la Gloire triomphale ‒ :
"… Sur le sable de la grêveOù tout pas s‘efface sous le vent de merQui roule ses dunes, à grands flots lents,Vers les villes mortes de l‘avenir ;Elle vint à moi comme un flot clairQui se brise en rire aux sables mouvants ;Mais j‘ai compris que son regard n‘œuvraitQue l‘œuvre de souvenir,Que le mot qu‘elle dit n‘était plus le vrai ;Car l‘heure pousse l‘heure, la dune la dune,Sur villes et cœurs morts en l‘avenirAu hasard des chemins j‘étais l‘un, elle l‘une… »
Ils parlent, je sourisOu pleure ou songeEt reprend le chemin qui vers le soir s‘allonge,Le même qu‘hier, moins las, je reprisEn fuite du mensonge ;
N‘est-il pas vrai que tu nous apparaisSous la parure de celle-ci, de celle-là ?Ne sont-ils tiens, leurs sourires parés ?Et tous ces contes-là narrésA l‘étape ?N‘es-tu pas tout cela,Hélène, aux yeux incomparésVers qui va s‘allongeant, là-bas,La route où mon bourdon inlassé frappeSon rythme alerteDeux fois moins pressé que mes pasSonores sur la route ouverte…La force de leurs bras ouverts, ne l‘es-tu pas ?
Ah ! douleur de ma joie éparse et qui s‘étonne :J‘ai peur des souvenirs, des parfums, des musiquesEt des vieilles cités et des vergers d‘automneEt du rire qui passe et de l‘heure qui sonne,Car tout est ignoré, sublime, et sans réplique ;
Ainsi, le soleil vit en son moindre rayon,Et quelle herbe rêva ses gloires embrasées ?Et qui devinerait aux larmes des roséesLa vaste mer houlant jusqu‘au septentrion ?
Ainsi la plaine immense élargissant nos rêvesSuscite l‘Infini pour se perdre au néant,Ainsi la folle extase avec ses splendeurs brèvesÉblouissent nos yeux jusqu‘en l‘aveuglement :
J‘ai peur de toute joie en son mystère triste,Même un futile amour émeut de majesté,Si bien que tout mon cœur se récuse et résisteEt pleure éperdument vers ton rêve attesté !
Douleur, Hélène, ce soir est doux,Entre les saules apparais-nous.
101 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources