Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
Troisième chanson
« Mais si un homme, marchant dans la
nuit, vient à butter, c‘est qu‘il n‘y
a pas de lumière en lui. »JEAN, XI, 10.
Aux chœurs fleuris des cathédralesS‘allongent, comme en ombre, aux dalles,En lignes sous les pas presque effacées,Ceux d‘autrefois, seigneurs et dames,Avec des devises tracées ;
Aux chœurs fleuris des cathédrales,On chante encore‒ Encore que tous rêves soient consommés ; ‒J‘ai regardé vers l‘ombre ogivale et sonoreOù, une à une, meurent des flammes,Comme si, par là-bas, à jamais,Au bruit du cortège moins sonore,L‘on emportait nos âmes.
Aux chœurs fleuris des cathédrales,Sous les vitraux des sourires pâles,On chante encor l‘hymne dont mon cœur saigneD‘aimer et de mourir et de ressusciter…Fût-il un temps où, cherchant qui t‘étreigne,Douleur, apparaissant à l‘âme enténébrée,Tu vins, ouvrant tes bras, comme pour l‘abriter,Et fit qu‘elle sourit à sa honte paréeD‘un diadème abject dont, encor ! son front saigne ?
Vexilla Regis… funérailles !Pour porter l‘étendard il n‘est plus même un homme :A peine un front courbé devant l‘épouvantail……Monte dans l‘encens bleu vers l‘or vert du vitrail,Verbe majestueux aux profondeurs d‘abîme,Verbe désespéré des échos de Solyme,Rythmé des voix de Rome,Reine de la bataille !Verbe incompris mais tel qu‘en ton ombre défailleLe péché de science aux baisers de la Foi :Voix où la douleur tendre endort jusqu‘à l‘effroi,Voix vaine, et fausse voix, voix morte même en moi…O funérailles !
Avant que, lâche, on s‘habitueA sourire de soi devant l‘heure accablée,J‘ai regardé dans mon âme troublée :Quel hymne redirait l‘amour qui brûle et tue,La prière de nuit sur ma lèvre trembléeEt ma joie exultant, toute de feu vêtue,Et toute la douleur de son désir comblée…Sa lassitude qui follement s‘évertueA renié l‘effort, un soir, et m‘a sembléSi vaine que j‘ouvris mes yeux vers ton bleu voile,Nuit, que j‘ai souri comme un enfant qu‘on appelle,Et que, me retournant de l‘aurore éternelle,J‘ai prié doucement, Enfance, ton étoile.
La douce fête !Et le retour, et l‘accalmie ;Ma paix fut de chanter ton rêveÂme d‘enfance, vierge de prière triste ;Car tout ceci, depuis qu‘on chante des poèmes,C‘est la voix, en écho, d‘un seul instant de VieQui sourd, enfin ! et qui persiste ;Ma paix fut de chanter ton rêveEt, retourné de l‘ombre où tout chemin s‘achève,J‘ai regardé vers ton étoile évangéliqueDisant tout haut les mots que tu rêvas muette,Enfance, c‘était ta voix, cette musique :
Avoir été au parterre de VieUne heure passive de joie immesurée,Cela dont se vêt la terre ;Avoir vécu l‘heure assouvieSous la gloire du firmament azuré ;Avoir été un instant du mystère ;En le concert de vie émerveilléeAvoir été quelque note envolée,Et la dire en écho sur la vie affolée…
Dès hier, vois, je marche seul et graveSelon le nouveau choix de mes espoirs anciensQui voudraient vivre, enfin, ressusciter, revivre ;Soir ! enveloppe-nous de ton mystère grave ;J‘ai froid à l‘âme et faim au cœur et l‘esprit ivreDe tout ce qu‘on écoute aux croix des grands chemins.Je marcherai plus sûr du but et de la voieEn l‘ombre intuitive où tout chemin s‘effaceEt, refermant les yeux, je m‘éblouis de joieA contempler du cœur la splendeur de ta face,
Hélène,Hélène, à la lèvre sereine,Hélène, avec tes cheveux roux,Entre tes saules apparais-nous.
83 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources