Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
Diptyque
(A peindre)
Voici la plaine aux grands blés rouxQue rêvait un moine de Fiésole ;Regarde la faux qu‘on y voit luire :La faux est belleQui voleA tire-d‘aile,Comme une aile noire dans les blés roux ;La Mort est belle et sans paroles,Et fauche et fauche à larges coupsEt sa moisson est bonne est belle.
De sa faucilleLe bel Amour glane des fleursLES CYGNESParmi l‘éteuleGlane et pleureEt chanteEt marche seulSans épouvante ;Et la Mort marche devant LuiAvec sa faux qui luit et luit‒ Drapée d‘aube dans son linceul ‒Fauche sans parole et sans bruitLe million des grands épis.
La voici sur le ventail d‘or ;Elle pousse la charrue d‘automne :Le long champ déferle en sillonsCharriant le chaume pâle et mort ;Et derrière Elle, Il marche encoreAvec encor des épis d‘orDans ses cheveux d‘adolescent,Avec, encor, le même chantEt sème, encore, aux vieux sillons,Dans l‘or du soleil pâlissant,Sème les cœurs par millions.
Veux-tu pleurer alors qu‘il chante ?Aimer c‘est mourir et renaître ;Quel pauvre leurre t‘épouvante ?Redoutes-tu de te connaître ?Regarde encore et fais ta vieSelon la vision de joie :La faucille d‘Amour dévie,La faux comme une aile s‘éploie ;Vois : l‘Amour fauche de son aileLes plus hauts lys que pleurent les saules,La Mort fait halte et sa faux noireEst comme une aile,Est comme une aile à son épaule !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources