Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
L‘ours et l‘abbesse
«… et depuis, cet animal ne voulut
point abandonner ce lieu, mais il
demeura parmi ces sages vierges, non
comme un ours furieux. mais plus doux
qu‘un agneau. »Vie de sainte Goule.
Hors le rire du vent dans les hêtresEt la chute des faînesEn la rouille des feuilles,Hors, peut-être,Le cor lointain qui pleure sa peine,Le silence est tel sur le porche et le seuilQu‘on entend par le portail, ouvertVers la forêt sainte et qui se recueille,La prière basse des nonnes blanchesPour la vigile du dimanche.Par le portail au lourd cintre farouche,La forêt conviéeRespire ses encens vers l‘autel radieuxOù toutes les fleurs de sa boucheBaisent les pieds saignants du Crucifié ;Le vent dit sa prière balbutiée…..La forêt fleure par le portail, vers Dieu,Vers l‘ostensoir aux pieds du CrucifiéEt vers ses plaies de feu qui saignent au traversEn sainte pitié sur l‘univers ;
Troublant cette paix d‘adorationUne chasse hurle à travers le vallon :Et la meute est folleDans l‘ombre aveugle,Et le cor profondPar les taillis meugle,Si, que l‘abbesse pâle et frêle,Tournée vers le portail ouvert,Regarde, et voit, contre le fond clair,Un ours sur le seuil qui vient à elleEt se couche soumis à ses pieds de femme ;Et les nonnes prient sans détourner l‘âme.Puis dans le même cadre de pierre,La meute hurlante par la clairièreSous le fouet des servants qui lui barrent le porche ;Et l‘Empereur qui met pied à terre,Se signe et dévotement s‘approche.
L‘abbesse, alors, se lève et dit :« Charlemagne, l‘asile est inviolé. »Et l‘Empereur s‘agenouille et prieEt reprend la chasse à travers la vallée.
La saison vient où les jours. vont décroître.L‘ours suivait l‘abbesse au long du cloîtreOù l‘on va et vient en priant Dieu ;Et, couché au seuil de sa cellule, il dort,Pour la suivre, au réveil, par les corridors,A Matines, à Laudes, jusque dans le saint lieu ;Et dans le verger où l‘on file la laineL‘ours la suivait comme un page la reine.
Hors la Prière où l‘on parle à DieuL‘on ne parlait pas dans ce calme lieu,Et l‘ours, ainsi, entendait l‘abbesseQui parlait des yeux ou d‘une caresse,Et l‘abbesse, dans le silence, savaitLire en les yeux de l‘ours ce qu‘ils savaient rêver ;Ils se disaient ainsi ces choses qu‘on ignoreParce que la parole est trop sonore,Que la vie est brutale et banale par elleEt que le silence est la langue éternelleOù les hautes choses et les choses saintesFlottent de rêve en rêve, de pensée en pensée,Où l‘ample idée s‘éveloppe sans la feinteDes pauvres mots de nos lèvres osées :Le silence ami où la Belle et la BêteParlaient le rêve du poète.
L‘abbesse pâle et frêle lui disait, aussi,En lui flattant le cou de sa main posée,Le rêve revécu de son ancien souci :« Bel ours, ma vie et la tienne sont mêmesEt c‘est pour cela que je t‘aime et tu m‘aimes :Je vivais, aussi, dans le calme des bois,Dans le vert donjon de mon père, ami ;Nul bruit de guerre n‘y mettait l‘émoiEt il n‘est pas de nuit où je n‘aie dormiCalme auprès de ma mère à moi ;Toi, tu vivais dans la forêt bleue,Dis-moi, bel ours, tu vivais heureux ? »‒ Et elle lisait dans ses yeux levésLe calme rêve de la forêt.
« Il vint un seigneur qui, me voyant belle,Offrit son amour et j‘y fus rebelle ;Et mon père qui ne voulut me céder à luiDut lever, un jour, le pont-levis,Et l‘assaut fut tel que j‘en frémis encore !…..Bel ours ! te souvient-il du cor ?… »Et elle lisait dans ses yeux levésLa nocturne terreur de la forêt.
« Il vainquit mon père qui me dut céder,Et je priai Dieu qu‘il me vint aider :Je pris le voile noir et la robe blancheEt, fuyant l‘amour et son baiser vil,Je m‘en vins (comme toi ), la veille d‘un dimanche,Au pied de l‘autel où tu trouvas asile ;Si bien qu‘en la vigile du jour de DieuLe portail s‘ouvre grand sur la clairièreConviant à la prière hospitalièreQuiconque cherche asile et se tourne vers Dieu ;Et c‘est ainsi que nous sommes, tout deux,Les élus du silence et de la prière,Bel ours », dit-elle et vit que ses yeux dorésPriaient la prière de la forêt.
« Je voudrais, maintenant que ma vie est morte,Que le ciel de Dieu m‘entr‘ouvre sa porte ;Mais je voudrais que tu passes le seuil,Avec moi, comme au jour où tu vins des bois ;Le ciel serait triste sans ton clair bon œilQui me suit, sans cesse, et me parle et me veille :Je voudrais m‘en aller à Dieu avec toi. »‒ Elle inclina la tête et lui baisa l‘oreille.
Elle était assise sous un arbre en fleursQui semait sa robe de ses pâles pleurs,Le soleil de Juin faisait couler l‘orAu long des marches du cloître, sonoreA peine d‘un chant de bergeronnette ;La tête sur l‘épaule, elle rêvait, peut-être,Car, en rouvrant les yeux vers le grand soleil,Au lieu où le bel ours devait être,Elle vit Jésus dans sa gloire vermeilleQui lui dit, en un sourire indéfini‒ Comme on sourirait d‘un mot d‘enfant :« Petite abbesse si frêle et si pâle,Que ta petite âme soit béniePour la pitié de ton cœur virginal ;Viens, mon père exauce ton vœu confiant :C‘était Moi, ton Dieu, ce pauvre animal, »
125 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources