Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
Le fossoyeur
Le vieux rempart au soleil d‘août ;Tout l‘air vibrant au faîte rouxDu mur bas qui suit le sentier ;Le vieux rempart au soleil d‘août,Sans lierre et blanc ‒ comme chenu ‒Au pied fleuri d‘ortie, ou nu ;La vieille muraille ancienne,Blanche et sans ombre que la mienne.
Sous ce soleil et dans cette herbeJ‘écoutais chuchoter la Vie,Comme en l‘éteule autour des gerbes ;Sur toute pierre un lézard grisImmobile et que l‘on eût prisEn étendant la main sur lui.
En bas, et par delà les croix,En bas : la ville, toits dessus toits,Où tout rayon jaillit et glisseJusqu‘au lac bleu aux voiles fines,Moiré, d‘un souffle qui le plisse :Au loin, et contre l‘autre azur,La froide dentelle des cimes…Je m‘appuyai contre le mur.
Certe, il y a dix ans qu‘il dortAu fond de moi, cet été d‘or :Cette ville me fut amieDu regard clair de sa gaieté ;Comme ivre, elle m‘avait endormiEt je reste jeune de sa beauté :Je sais ses rues, ses carrefours,Ses pâles nuits, ses calmes jours,Son pont, et son chemin de croixQui grimpe entre des fleurs de haies,Et je sais toute fleur qui croît,Avant les foins, dans chaque pré ;Mais cette heure-là vit comme neuveAu beau jour d‘hui, comme au jour d‘hier,Contre le grand mur blanc sans lierre,Pensive et sans voile de veuveCette heure est encore avec moi.
Debout, appuyé d‘une mainA quelque pierre des temps anciens,Je sentais cette vie en moiEt que je créais tout cela‒ La ville, le lac, les faîtes blancs ‒Du grand regard de mes vingt ans.
Celui qui vint, par le sentierSi touffu d‘herbes que je le visSans l‘avoir entendu venir ‒Celui qui vint par le sentierÉtait un vieillard haut et droit ;Et, quand il surgit près de moi,Il semblait apparu sans bruit ;Il semblait là, dès ma venue,Debout, sous le soleil joyeuxEn neige d‘argent sur sa tête nue ;Il semblait l‘Un qu‘on a connuDans un sourire forcé d‘adieu,Revu dans un sourire d‘accueil ;Comme ma vieillesse advenuePaisible et sans grands mots de deuil,Souriante grave à mes vingt ansDebout contre le vieux mur blanc.
Car, bien que ce grand vieillard graveFût sourd et qu‘il ne parlât pointSelon le choix de ceux qui savent(D‘un geste large avec la clefDe lourd fer forgé qu‘il tenait,Fauchant l‘horizon, cime à cime),Je l‘écoutais, rime après rime,Les yeux mi-clos, le cœur au loin :
« Je ne sais quel homme est moins à plaindreDe celui qui vient vers la VieOu de celui qui s‘en retourne ;Je ne sais ce qu‘il faut moins craindreDu jeune espoir évanouiOu du souvenir qui séjourneAu fond du cœur, à tout jamais,Comme une pierre au lac tombée ;Mais je crois savoir désormaisQu‘il ne fut pas de tels partagesEntre nos fictives années,Qu‘il n‘est pas de vieillesse d‘âge :Telle âme est vieille dès l‘aurore,Telle autre, au soir, est jeune encore ;
« Je sais que la douleur de vivreC‘est de rêver mourir la vieEt de marcher dès le matin(Comme un qui rêverait de suivre)Les yeux tournés à chaque pasVers ce qu‘on ne reverra pas.
« Vois : j‘ai vécu septante annéesEn ces lieux-ci où je suis néEt si je n‘avais vu vieillirMon fils, et puis son fils grandir.Je ne me saurais pas plus vieuxQu‘au soir où nous revînmes deux ;Je suis sous ce soleil ainsiQue si j‘avais vingt ans, aussi ;Et je me sens moins vieux que toi…Il n‘est qu‘une chose au fond de moiQui s‘accumule avec le temps(Comme un sable venu grain par grainQui barre un matin le chemin,Grain par grain, comme fait la dune),L‘on se fait sage malgré soi :Je sais le ciel, le vent, les lunes,Je sais les remèdes qu‘on cueilleEt que l‘heure vient du repos,Qu‘on doit s‘endormir au cercueilEt que la mort vient à propos… »
Tel, je rêvais au grand soleil,Les yeux mi-clos d‘une demi-veilleVisionnaire, pleine de songe,Créant des paroles de mensonge,Peut-être, ou de sagesse encore,Au vieillard muet, lent et grave― La main au front, contre la porte,Incliné sous la clé-de-voûte,Le regard loin vers les flots clairs…..On l‘aurait pu croire de pierre.
Il ouvrit la tour devant moi ;Sa tranche d‘argent et sa pellePolies par la terre maternelleLuisaient dans la pénombre, en croix ;Les poids de l‘horloge étaient bas,Et le balancier va et vientDepuis septante années de vie :Comptant les jours ― les siens, les miens ;Elle avait vécu de sa vieCar, chaque jour, il s‘en venaitAvec la grand‘clef qu‘il tenaitRouler la chaîne, tour par tour,Pour qu‘elle vive encor un jourEt pour que l‘heure ne se meure…
Cette heure-là ne peut mourir ;Elle est en moi, jeune et sereineDe mes vingt ans dont elle est reine ;Elle est en moi, comme l‘Espoir,Comme la Pensée et sa joie,Comme la tienne vit, ce soir,Sage en tes jeunes vingt années,Comme ta sagesse étonnéeDu radieux mystère d‘être ‒Et telle qu‘en elle je peux renaître.
144 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources