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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et Poésies, 1895· Joies

Elle chantait au soir

Francis Vielé-Griffin· 85 vers

Elle chantait au soir, pour moi seul et son rêve,Et je repris le chant qui mourait à sa lèvreEn un baiser d‘amour que nul hiver ne sèvre ;Je chantais en œuvrant, comme fait un orfèvre,Roulant et déroulant sa tresse ‒ or clair de grève ! —

Un astre, tout là-haut, entrevu dans la brume,Hasard d‘une éclaircie en la nuit hivernale,Un seul astre au fond de la nuit ;Un seul falot sous la rafale :Et l‘âme de femme que mon rêve assumeS‘attriste qu‘il ait lui.La mi-nuit pèse ; efface-toi ; tu taches l‘ombre ;Mon âme s‘en aveugle, étoile, et se sent forte ;Et laisse la pleurer son rêve sombre,Puisque l‘heure n‘est plus, et que l‘année est morte :

« Je l‘avais vu passer d‘où je liais ma gerbe,Le beau navire montant de la haute mer,Je l‘avais vu passer, entre les nefs, superbe,Au long de l‘estuaire où la route est sans herbe,Venu du large, avec le flux, par un ciel clair,Carguer la toile bistre en sa hune, avec l‘airD‘un coureur qui fait halte et s‘affale dans l‘herbe ;Et des oiseaux chantaient, tout là-haut, dans l‘air,Et le soleil rosait, là-bas, le sable acerbeEt le flux débordant en écumeJusqu‘au phare qui, la nuit, s‘allumeEt tourne au ciel un éclair,Et jusqu‘aux dunes grises comme une brume…

‒ (Le flux, et le navire, et le ciel si clair) ‒

Le vent de terre alerte a fraîchi, sur le soir ;Les cabestans criards se taisent et regardent ;Le flux a recouvert les coques au flanc noir,L‘estacade va luire des feux qui la gardent ;‒ (Quelle âme suis-je donc pour me sourire encore ?Qu‘une étoile, là-haut ! ‒ le couchant fut de cuivre)Mon cœur battait sans cause, et je rêvais à suivreL‘ombre des grands vaisseaux qui sortent vers le Nord…‒ La brise, et la pénombre, et les falots du port) ‒

La nuit vint, pâle, aux rêves sans sommeil,La nuit de Juin pensive où l‘âme est seule et veille,Assise en l‘ombre et qui frissonne et s‘émerveille ;Des pas lents sur la route, et je tendis l‘oreille ;Il s‘assit près du seuil où frissonne la treille,Il me conta les soirs où la mer est vermeille,Les pays d‘Occident où s‘endort le soleil,Et je le suivais de merveille en merveille ;Sa voix était si douce, et ce fut une joieQui me prit d‘un frisson si traître que j‘en ris ;Il me parlait tout bas, et je n‘osai des crisQuand il prit ma main à travers la clairevoie,Comme on saisit le soir un oiseau surpris…

‒ (Sa voix dans l‘ombre, et sa main par la clairevoie ) ‒

Ah ! c‘était un soir… Qui s‘en souvient :Car vivre est-ce donc à jamais revivre ?Je suis quelque morte, sans doute, et quelque rêve,Avec mon conte de soir étésien,Quand le vent est morne au long de la grève‒ (Je suis quelque rêve lu dans quelque livre,Quelque conte, quelque poème, un soir de rêve) —

Que cette fois, j‘ai ri d‘une paroleDont je rougis, encore… et que j‘écoute !(Je ne sais même si je ne suis folle)Je n‘ai plus souci vers où mène la route.Je ne sais où va dérivant ma vie :Je n‘ai vécu qu‘une heure, et qu‘un baiser ;Je ne sais vers où la route dévie :Tout l‘avenir, un soir, s‘est effacé.

Il est parti, par là-bas, un soir d‘amertume ;‒ (Quel astre, tout là-haut entrevu dans la brume ?) ‒Le navire reprit la mer, et sans lui(Un seul astre au fond de la nuitUn seul falot dans la nuit s‘allume) ‒Il est parti par la route, un soir,Sur un cheval cavecé de noirBlanc comme l‘écume et la nuée,Il est parti, par un vieux soir,Avec la tempête ruée ;Il se perdit dans la nuit noireAux détours gris de ma mémoire ;Mon âme est là, qu‘il a tuée.

Que m‘importe, encore, ayant été son âme :Le temps n‘a pu flétrir sa lèvre sur la mienne ;Nul poids d‘âge ne peut que je ne me souvienne‒ (Je suis l‘ombre et l‘écho d‘un soir d‘épithalame) ‒… C‘était un soir, dans la pénombre étésienne…

85 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources