Poèmes et Poésies, 1895· Joies
En un bois calme et frais
En un bois calme et fraisOù ne danse nulle rondeQue de mes songes diaprésLa menthe sauvage abonde ;J‘y fis maints rêves vraisAu loin du monde.
Le doux bois, la sainte forêt,Avec ses arbres familiers,Ses taillis dont on ne sauraitNombrer les tiges par milliers ;Assis à l‘ombre hospitalièreJe machonne une feuille de lierre,Écoutant chuchoter les peupliers,Quand court un frisson blême,Par leurs feuillages éparpillés :
« Ton rire est cher à l‘écho même,« Qui l‘a redit parmi les saules,« Et c‘est ainsi que moi je t‘aime« Et vais redisant tes paroles ;« Ton ombre est fraîche à l‘herbe grise,« Ton doux poids réjouit la mousse,« Ainsi mon âme aussi s‘est mise« En l‘ombre de ton âme douce. »
Il pleut sur les mousses fleuriesA grosses gouttes de soleil ;Les heures vont par les prairiesEt l‘air s‘engourdit de sommeil ;Par de là l‘allée en arche,Par de là l‘ogive des branchesPlane, parfois, une nuée aux ailes blanches ;Là-bas, sur l‘horizon de plages,La lenteur des plus lourds nuagesS‘est profilée en patriarche,Aux rêves graves et sages ;Plus ne s‘entend le chant du merle,Il vient une rumeur des plages :
« C‘est quelque chose d‘être ainsi« Insoucieux qu‘ailleurs déferle,« La mer de Vie avare et folle ;« Ta voix est une vague, aussi,« Ta voix qui s‘enfle et qui s‘éperle,« Ainsi, légère et sans parole. »
Les heures vont rieuses ou silencieusesEt l‘ombre tourne au pied lourd des yeuses,Qui baignent dans la clarté molle ;Les rayons obliquent lentement,Et, sous la brise, les feuilles écouteusesChuchotent de moment en momentUn nom qui jamais ne varie :
« En un clair chant d‘amour joli,« Ta voix aux feuilles se marie,« A l‘eau gouttant au roc poli,« Au gazouillis de l‘air, Marie,« Ta voix doucement se marie ;
« Cette ombre est violette et rose,« Tu tiens une fleur de coquette« De ta main lente qui se pose ;« La fleur est rose et violette ;« Ton col s‘incline au gré des gammes« Qu‘éperle ta lèvre mi-close :« C‘est ainsi que rêvent les femmes ;« T‘aimer ainsi, c‘est quelque chose… »
Les bouleaux ont des sveltesses de femmesParmi les pâles pins moroses ;
Le vent, muet tantôt, vagit et veut parlerComme un enfant qui s‘éveillerait,Comme un enfant qui veut parlerLe vent ne sait que pleurer ;Le vent pleure en accords éoliens,Tristes à faire pleurer,Tristes comme ton ombre nuit qui vient ;
Et la forêt lentement s‘isole :On y marche comme un intrus au crépuscule,
Sa vie auguste se reculeLoin de l‘homme et de sa paroleTrop mesquine pour son grand rêve d‘ombre ;Le bois se solemnise en temple,Le bois religieux contempleLa mêlée où doit vaincre l‘ombre.
‒ O l‘hymne des grands pins vers le soleil qui sombre !
La lamentation ulule lente et traînePar la vallée en lourds rythmes de thrène ;Les feuilles planent et vont atterrir ;Par les gaulis d‘ombre tramésSanglote la honte de mourir ;L‘éternelle forêt agonise à jamais ;
Muettes, les feuilles se tassent pour pourrir‒ Dans l‘ombre, à jamais.
88 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources