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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes

Épitaphe

Francis Vielé-Griffin· 90 vers

« … Il y a longtemps que je voulais mourir. »(LETTRE D‘UN SUICIDÉ DE DOUZE ANS. Les Journaux, déc. 1891.)

« Tu es un homme ! » te disait-on, parfois,Et radieux, c‘était ton jeune orgueil ;Et mieux te vaut ne l‘avoir pas été,Et de dormir ‒ au large ‒ en ton cercueil ;Mieux vaut mourir comme tu meurs, je crois,Mieux vaut se détourner de notre indignité.

Pourquoi hausser tes épaules maigriesPour porter l‘architrave au balcon des vies ?Va mourir, tu vis trop de choses :Vingt émeutes, joyeuses ou moroses,Font faillite en ton cœur et se renient ;Si l‘on guette ta chair, c‘est qu‘elle est rare(On ne naît plus, la mort sait devancer la vie),Si l‘on guette ta jeune chair, fils du hasard,C‘est pour la boucherie.

Au moins veux-tu choisir ta mort,Et sache bien mourir, sans crainte niaise :La lâcheté, c‘est le travail sans pain,Le suicide lent des mines et des fournaises ;Ne tremble pas, soit fortDe ton dédainEt fais grève à leur Vie, enfant sans pain…

Ta chair que tu rendis, fier et serein,‒ Ainsi qu‘on fait d‘un sou brûlant la mainConnut pourtant des ivresses meilleuresQui firent de dix-huit fois cent annéesLa survie haletante d‘une heureLà-bas, une seule fois, sonnée :La Troisième Heure où tout fut consommé.Du carillon pascal ‒ dont, morne encore,L‘écho vibrait vers toi d‘une autre auroreLa musique était douce et solennelleEt rappelait l‘Avril en témoignageDe résurrection perpétuelle…

Je crois des choses que je t‘aurais dites :Il tombe comme un rayon sur qui médite,La nuit pensive s‘illumine soudaineD‘un éclair qui fait toute l‘ombre vaine ;Il chante une Parole dont l‘échoTremble affaibli au vers balbutié…

Sans doute, inconscient, conscient peut-être,Tu t‘es tué sans blasphémer ton être ;Je te crois sage, et scrute ton exemple,‒ Nulle sagesse ne peut être éludée ‒Un Enfant blond, jadis, émerveilla le Temple,Sage entre les vieillards de la Judée.

Tu fus la Vie houlante au vent d‘espoirDu Calvaire en Vendémiaire, ivre de croire,Tu fus la Vie aux batailles sonoresEt tu t‘es bravement tué, jadis, encore,Aux Thermopyles de tous tes foyersEt quand tu mourais, rayonnant, pour la Patrie !Certes, ton cœur croyait,Et, certes, en la mort même tu fus la Vie.

Car la Vie est belle et sainte,La Vie est joie et douleur et mystère,Et pour mourir, ainsi que toi, sans crainte,Il faut aimer le rêve de la terre :Ils en ont menti, ceux qui faisaient d‘elleUn peu de pain, un peu de vin mortels ;Ils t‘ont tué trois fois, ceux qui niaientL‘Amour et Dieu et ton humanité ;Mais s‘il t‘ont fait la Vie selon leur honte,En repoussant leur vie offerte, tu les domptes :

Certe, à l‘égal des glaives et des torches,Brandis aux seuils des palais, sous les porches,Mieux, certes, que la haine d‘Or seméeQui lève en révoltes du sol opprimé,Mieux que le blé crevant le sillon qu‘on fouleMieux que la foule lâche qu‘on refoule,Mieux que la mer des pleurs qui hurle et qui houle,Ta mort proteste d‘un frisson d‘auroreSurgi du Golgotha qui saigne encore !

J‘écoute, avide, comme l‘autre VoixDu divin Suicidé de la Croix,Les simples mots de ton espoir suprême :« Il y a longtemps que je voulais mourir »,Le regret de cette heure où tu naquis,Le dégoût de la chair que tu vainquis,Ton pâle regard vague vers la terre,Où rien n‘est conscient de son mystère,Ton pâle regard détourné du mondeOù grouille en blasphémant la foule immondeEt s‘en aller, ainsi, vers l‘au-delà :« Il y a longtemps que je voulais mourir… »

Il n‘est pas de mots doux dans les poèmesQui vaillent, pour ta tombe, ces mots-là !Il n‘est pas, entre ceux qui te blasphèment,O Christ, Dieu de la douleur, Dieu suprême,Un seul qui ne frissonne à ces mots-là.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources