Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
Saint martinien
Elle était reine, alors, de CésaréePar la beauté dont Dieu l‘avait paréeEt par ce lâche amour qui fait de nousDes sots toujours et quelquefois des fous ;Lui, las de tout ceci, de tout cela,Rendit son or au Pauvre, et s‘en allaAfin qui la misère de son cœur imprudeMourût pieusement de solitude.
Malgré qu‘il nous peinât d‘un vain remordsSa volonté nous fut un réconfort,Et, lâches, nous louions son mâle deuilEt sa fierté nous était quelque orgueil :Car cette honte amère de l‘aimerA cause de son rire parfumé,A cause de son haut regard et de ses mainsEt de ses ongles rougis de carminEt de la volupté de son dédain,Faisait si viles nos vaines jeunessesQu‘il ne nous restait plus que la noblesseDu beau Martinien à la voix douceQui l‘avait dédaignée, au nom de tous.
Nous le louions, mais elle riait de nous :« La route est là, que ne l‘y suivez-vous ? »Nous restions sans réponse à ses mépris,Heureux de l‘écouter même à ce prix.Puis elle dit : « Le beau courage, en vérité !Le beau mépris qu‘il fait de ma beauté !N‘étais-je telle qu‘à me voirOn s‘agenouille devant mon pouvoirAurait-il fui, le pauvre, ma beauté ?Son grand courage est une lâcheté. »
Nous restions cois, ne sachant que répondre ;Elle nous défiait de la confondreEt dit, soudain ‒ elle l‘aimait je crois : ‒« Si je voulais le suivre dans les boisRien qu‘au frou-frou de ma robe dans l‘herbeIl frémirait d‘amour, son cœur superbe,Et pour mon seul baiser dont il fait fiIl foulerait du pied son Crucifix ! »
La révolte nous prit de ces paroles :« Zoé, lui dis-je, malgré tous les rôlesQue ta beauté maudite a pu jouer,Et bien qu‘il te plaise de bafouerLes larmes des épouses et des mères,Il ne fut jamais, entre cieux et terres,De plus vil rêve que ce rêve-là ;Va, nous te défions ! » ‒ Elle s‘en alla.
La nuit,(J‘ai su ces choses bien après)La nuit tombait des cieux et sourdait des cyprès :La pluie à lourdes gouttes par la senteSemblait marcher dans l‘ombre hallucinante ;Si bien qu‘aux coups frappés, à la voix grêleQui l‘appelle,Martinien, agenouillé dans l‘ombre‒ Son cœur battant les secondes sans nombre ‒Sentit la mort le frôler de son aile,Eut peur et cria comme un matelot qui sombre :« Ta voix, que me veut-elle ?Satan qui vas rôdant dans les ténèbres. »Et reprit à voix haute les psaumes funèbres.
« Je marche depuis l‘aube, il pleut, j‘ai froid ;Asile au nom du Dieu mort sur la croix ! »Il voulut dire : Passez votre chemin !Mais, songeant aux mérites du SamaritainEt qu‘il est dit : Frappez et l‘on vous ouvrira,Il se signa du signe de la croix,Et, calme, ouvrit la porte et fit du feu,Pour que la vieille qui frappait au nom de DieuSéchât ses hardes et réchauffât ses membres las ;Puis, tourné vers la croix où saignait le Dieu Christ,Il se reprit à dire les sept psaumes tristes.
Elle parlaithâbleuse comme sont les vieillesTantôt à demi-voix, tantôt, selon la phrase,ainsi qu‘un vent qui jase,De voix aiguë et rauqueChuchote, se tait, s‘endort, et soudain s‘éveilleEt dit confusément des mots à votre oreille ‒Il priait ‒ « Dieu, épargne-moi dans ta fureurEt ne me juge pas dans ta colère. »Elle parlait ‒ « Il se faisait nuit avant l‘heure,J‘ai perdu le chemin à la clairière….. »Il priait, et, toujours, jasait à son oreilleLe conte interminable de la vieille,Au point que, pris de lassitude, il entendait‒ Sans vouloir l‘écouter ‒ des mots qu‘elle disait :
Maintenant, c‘était : « Césarée… » et des mots vagues :Il entendait le bruit voluptueux des vagues…Elle disait : « La nuit… » et c‘était, malgré lui,Comme un clair de lune qui sur la Ville luit…« … Les portes étaient closes… » ‒ il pensait à la porteQu‘il avait refermée bruyant, de sa main forte ;Et sa honte était telle en son âme troubléeQue sa prière, éperduement, se fit trembléeEt, couvrant ses oreilles de ses mains,Il se prit à chanter ce qu‘il priait en vain.
Mais, s‘il prenait haleine entre les longs versets,La Voix s‘entendait fraîche et nette à mots pressésEt filtrait vers son cœur en gouttes iriséesComme un poison inébriant qu‘Elle eût versé,Encor ! comme jadis, aux soirs de Césarée…
Alors, se retournant, il eut la visionÉblouissante et folle de sa damnation :
Zoé, debout dans l‘ombre derrière elle profonde,Ivoirine et rosée aux rayons du foyerApparut, sous sa chevelure déployée‒ Telle la CythéréeRose d‘aurore surgit de l‘onde ‒Muette et rayonnante et telle qu‘il en pleura ;
Il fait un pas, et retombe à deux genouxAbritant de son bras ses yeux trop lâches et fous,De l‘autre il la chassait d‘un geste de dégoût :Mais sa main étendue, un baiser l‘effleura.Alors, tournée vers elle, il lui dit lentement :« Selon la chair je t‘aime, encore, éperduement,Car toute chair est vile et Dieu le souffre ainsi,Mais je t‘aime, Zoé, selon ton âme aussi,Et je te veux si pure et si chaste et si belleQue de tes blonds cheveux Dieu te fasse des ailesEt que ta douce voix s‘épande harmonieuseDevant le trône d‘or de la Vie bienheureuse… »
Il parle, lentement ; en un très calme gesteSa main droite, étendue à travers le feu clair,Brûle, cependant qu‘à voix calme il l‘admonesteDe tout son vain souci du péché de la chair.« Je t‘aime, maintenant que mon corps crie merci,Selon le seul amour de Celui que voiciEt qui pour tes péchés saigna tout son doux sang… »Prenant de sa main saine un crucifix sanglant,Il dit : « Viens, d‘un baiser purifier ta bouche,Ces plaies font pure de honte la lèvre qui les touche. »Zoé, tremblante ‒ encore drapée du voile pourpreDont se devait farder la honte de son stupre ‒Dans un baiser craintif dont le ciel s‘émerveilleBut sur les plaies de Dieu le Vin que nulle treilleHumaine ne mûrit pour l‘ivresse mortelle,Qui fait qu‘en titubant on marche vers le ciel,Le Vin dont il fut dit, selon le Testament :Prenez et buvez tous, car ceci est mon sang.
Elle s‘en fut mourir auprès de BéthléemOù naquit Celui-là qu‘aima la Madeleine ;Martinien est mort et j‘ai conté sa peine.Jésus crucifié, vois la douleur humaine :Est-ce pour les péchés du monde, aussi, qu‘on s‘aime ?
145 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources