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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes

Eurythmie

Francis Vielé-Griffin· 305 vers

« Ta main posée est comme un fruit sur cette branche,Ainsi que d‘un fruit clair j‘ai soif de ta main blanche ;La forêt d‘ombre fleure et la nuit s‘effaroucheDu mois des lis fleuris et des lèvres offertes,‒ O sourire posé parmi les feuilles vertes ! ‒Reine, j‘ai faim d‘un baiser de ta bouche…

Car ton souffle effleure et passeEn une aube d‘âme adolescenteTel, que, pour la vie, elle erre jamais lasseVers l‘espoir du baiser que ta pitié consente,Hébé de la douleur épanchée en dictame,Impériale amour des âmes qui vont seules,O clair voile ourdi d‘ombre où rayonne la trame,Frémissante envergure de cygne,O toi qui dans les plis de ton voile enlinceulesLe fiancé de joie élu d‘un sort insigne… »

« Te voici, comme au soir de ta première extase,Triste du vin de ma beauté ;Je t‘ai donné tout l‘or de l‘héritage,Tout l‘or jaloux de la parole,Et te voici, pleurant vers moi ta pauvreté ;La vie a coulé comme un fleuve, sept années,Et tu m‘apportes, comme en la parabole,Les trésors de clartés que je t‘avais donnéesLourds encor de la terre où tu les enfouisPour que tes lâches yeux ne fussent éblouisAux rayons du symbole ;Je t‘ai vêtu d‘espoir et couronné d‘été,Qui viens traînant vers moi ta nudité,Tout ton cœur obscurci de doute sensuel ;Sur l‘aigle devant toi brûlait au rituelLe verbe de ma joie, et tu n‘as pas chanté !Vois à ta soif tendue, ainsi qu‘en une coupe,J‘ai versé tout le vin des aurores mûries ;J‘ai fait grandir sur toi pour qu‘à jamais tu pries,La majesté des bois en susurrante voûte ;J‘ai semé le parvis des jeux de mon sourire,J‘ai sommé les piliers de volutes pampréesEt tendu d‘arc en arc un vol de chœurs léger ;J‘ai percé la futaie au treillis ouvragéDu flambloîment de mes rosaces azuréesD‘où tombent vers tes mains les rayons de ma lyre ;

Le temple est tel que tout frisson converge et chanteVers l‘autel où j‘ai mis ton âme devant toi,Et tel, que tout l‘amour de la terre vivanteVibre jusqu‘en ta voix pour chanter jusqu‘à moi ;

Si sur toi l‘ombre lourde épaissit sa ténèbre,Sanglote vers ailleurs tes peurs excruciées ;Si le doute, assoiffant tes soifs insatiées,Emplit ta coupe vide aux leurres de l‘opprobre,Que puis-je encore pour toi ? marche : tu t‘es fait libre ;Tourne ailleurs ta plainte qui m‘insulte,Ton seul désir du vœu de mon culte t‘allège ;Sors du temple en deuil d‘un sacrilège,Vers le fantôme que tu rêves suivreVa, tu es libre : exulte…

Au carrefour du doute,Choisis ; voici la route :Prends la haine et l‘orgueil en tes mains‒ L‘Épée et le Bouclier ‒Va façonnant tes lendemainsDe l‘heure dont te voici maîtreEt sois celui que tu veux être ;Sors vers la bataille rangée,Tente à l‘injure et tue ayant tenté :L‘injure est douce que l‘on a vengéeEt le jour ne revaut que ce qu‘il a coûté ;Au soir il fera bon avoir vécuLa vie épique en épopée ;Va, lève l‘orgueil, ton écu,Brandis la haine, ton épée ;Sors vers la Vie où la victoire ritAu vaillant dont le glaive a dissipé le songe ;Parle haut : on n‘écoute qu‘un cri ;Dresse-toi, que ton ombre s‘allonge !… »

« O folie évoquée en les gloires !Des fanfares sonnent au creux val des batailles !L‘orgue en la nuit pleure d‘hymnes expiatoires ;Et le peuple acclame du faîte des muraillesLe vainqueur éventé de l‘aile des victoires.

Un matelot chanteUne complainte d‘outre-mer ;Un pâtre se redit le nom du conquérant ;‒ Il pleut ; il vente ‒Loin, dans le crépuscule clair,Chevauche au val un chevalier errant.

Des voix se mêlent dans l‘ombreSans réponse aux lointains des mémoires ;Le bruit se perd de pas sans nombreAux cathédrales des histoires ;Les grilles du chœur grincent dans l‘ombre ;Le passé ferme ses ailes noires…

Est-ce le rêve de tes gloires ?… »

« Voici ton chemin : chemineAu gré de la laie, au hasard du sentier,Laisse ou cueille la flamme à l‘églantierSelon que la brise l‘incline ;Et selon les dires de ceux qui vontParle, prie et chante en chemin ;A d‘autres redis ce que d‘autres diront ;Laisse courir ceux-là qui courrontEt tarder ceux qui s‘attarderont,Fais route d‘un pas ni lent ni prompt ;Et Dieu pourvoie au lendemain… »

« Un troupeau retourne en le crépuscule ;Des voix s‘entendent, chères et banales ;La fumée aux chaumes monte en spirales ;La paix bénie en la nuit circule ;‒ Et robes des fêtes sont robes des deuils ;L‘espoir naïf et la foi crédule ―En la pénombre aux pâleurs vespéralesOn chante, au pas des seuils…Est-ce le chant de tes nuits fatales ?Est-ce la paix de tes orgueils ?… »

« Viens par ici, viens,Hors de l‘acte, au loin du rêve :Meurs, dès ce soir, ton heure brève ;Ne projette, ni te souviens ;‒ La vie est étrangère et folle,Future ou présente ou passée ‒Étouffe au silence la parole,Épargne le son de tes pasEt le bruit vain de ta pensée ;Ne veuille pas, ne rêve pas ;Aveugle-toi d‘immensité ;Résorbe au Tout ta vaine vanitéEt tais la joie afin que dorment les douleurs… »

« Épargne mon âme meurtrie ;Je sais la douce douleur de ta raillerie ;Sise tarissait le vieux flot des pleursLa rose du rire en serait flétrie‒ Je n‘ai pleuré qu‘en l‘ombre de mes soirs meilleursLe vie est bonne en les douces fleurs,Mais la vie est sainte en la ronce fleurieQu‘on cueille aux cueilles de ta prairie ;

Nul appel ne me somme à la bourbe des sentesNi vers la poussière des chevauchées ;Est-il rien en moi que tu ne pressentes,Reine des plaines infauchées ?Je n‘ai désir que vers tes mains compatissantesEt que vers l‘ombre à tes doux pieds couchée :

Sur mon âme penchée‒ Source d‘aube où s‘effeuilla ton rire ‒Tu t‘es mirée à jamais,Si que j‘ai gardé sur mon âmeL‘ombre de ton sourire, pour jamais,― Flottante ombre de palme ‒Toi qui mêles joie et douleur en ton rire,Sagesse et folie en ton rire d‘aube,Tu passais en un parfum de myrrheEt tout Mai s‘effeuillait dans le pli de ta robe :« Chante à l‘écho qui rira la réplique »‒ Et tu riais en l‘aube ‒« Car rien n‘est dit qui ne reste à dire. »― Et tout Mai s‘effeuillait dans le pli de ta robe. ‒

Je t‘aimai d‘un amour de musiqueAu luth enguirlandé de jasmin,D‘un amour de fidèle et de prêtreQui s‘éperd en cantiqueDès hier jusqu‘en demain ;Et tant je t‘ai doucement nomméeQue d‘un amour un autre vint à naître,Que mon amour et toi n‘étiez qu‘un êtreEt la chanson d‘amour se fit l‘aimée ;J‘ai péché pour t‘avoir trop doucement nommée…

Il s‘accumule en nos mémoires mornesTrop de verbeuses vaines chansons mortes :Nous avons lu la route à trop de bornes,Demandé le chemin à trop de portes ;Je veux la rose, ô Reine, dont tu t‘ornes,Je veux le lis, que dans ta main tu portes.

O seule qui réconfortes,T‘ai-je dit la nuit d‘épreuve ?Où l‘aile est lasse et traîne entravant l‘ange,Où l‘astre est tombé comme un météoreVers l‘aube étrange,Où j‘ai senti la solitude,De vivre selon toi dans l‘aube sans aurore ?Ah ! j‘eusse aimé ta solitudeQuand ne devrait pâlir ton aube neuve…

Reine, j‘ai soif du clair vin de ta certitude ! »« Doux, étrangement doux, d‘un crépuscule éclos,Telle l‘étoile claire aux branches des saulaies ;Mélodieusement doux, comme des valléesMonte, à l‘aube idyllique, un rêve de sanglots ;Doux ainsi que, rumeurs des oublis et des flots,La nuit s‘apaise au loin des mers d‘ombres dallées,Et si doux que se tait le heurt de leurs mêléesEt que toute âme écoute, assise, et les yeux clos,Entends-tu l‘hosanna d‘hymnes inégalées ?

Éparse en toi sens-tu l‘aurore de demain,Sang de gloire, affluer au cœur qui bat ta vie ?Tendu vers toi de l‘ombre où ton espoir dévieSens-tu le pommeau froid d‘un glaive dans ta main ?Le temps sur tous chemins passe comme un fantôme :Repousse au loin le glaive improbe au pommeau froidEt vers l‘empourprement auroral du dômeChante l‘hymne d‘amour qui pleure au fond de toi ;Que, sans la redresser, ta taille les domine :Ta voix simple dira quelque chant inouï,Car ma certitude sur toi s‘inclineEt l‘amour de l‘amour t‘éblouit !

Rien ne prévaut que ma gloire,Rien n‘abrite que l‘ombre de mon amour ;Aux uns la vanteuse victoire,Aux uns le songe au silence sourd,Mais au seul que j‘aime est dévoluLe poème de Vie :Le vainqueur est ton geste et le saint ta pensée ;Car ma gloire, ainsi que je l‘ai voulu,En rythmes lente ou presséeÉvolue et dévie ;

Au Poème simple,Ainsi qu‘en la forêt à l‘aube,Le rythme circule clair et ampleComme aux plis de ma robe,Comme aux circuits de mon onde souple ;

Une voix sonne dès les hiers vers les demains :Un prêtre parle sur la foule indifférente ;Une mère sourit la sagesse en mots vains ;Un messager redit la parole pressée ;Des soirs aux matins,Claire ou sourde, jamais muette,Vibrante, de mains en mains passéeLa lyre chante,De poète en poète‒ Hymne en le vent d‘espoir vers l‘avenir chassée ;

Marches, retours et pausesLe chœur des métamorphosesTrace mes gloires consommées ;Et c‘est le sourire des rosesEt c‘est la voix des raméesEt c‘est l‘âme des choses,Que ton âme a bien aimées :

Dans mon verger de Mai ‒ je te l‘avais dit ‒Dans mon verger de Mai toute rose rit,Le soleil perle en pleurs aux pétales,Une branche balance une chanson de nid,La douceur s‘éperd des senteurs matinales ;

Dans mon vallon de Mai tout arum s‘étire,Le soleil s‘aveugle au miroir mobile,Un ruisseau roule un rêve en son rire,Une araignée en les roseaux file,Un oiseau se mire ;

Sous ma forêt de Mai fleure tout chèvrefeuille.Le soleil goutte en or par l‘ombre grasse,Un chevreuil bruit dans les feuilles qu‘il cueille,La brise en la frise des bouleaux passe,De feuille en feuille ;

Par ma plaine de Mai toute herbe s‘argente,Le soleil y luit comme au jeu des épées,Une abeille vibre aux muguets de la senteDes hautes fleurs vers le ru groupées,La brise en la frise des frênes chante… »

« Reine, ton regard est le monde même :Il n‘est qu‘une rose incomparée.La rose d‘amour et de tout poème,La rose que ton regard a créée ;

Il n‘est qu‘une abeille en l‘or du matin,Il n‘est qu‘un oiseau sur la branche qui ploie,Il n‘est qu‘un seul long rêve enfantin,O mère, qu‘on rêve en ta sainte joie ;

O rayonnement intense et prodigue,Éclair que tu souris de chose en chose,Sous le jour joyeux de ta gloire limpide ;Il n‘est qu‘une Abeille, un Oiseau, qu‘une Rose !

En les lents accords indéfinis‒ Harmonique chaîne que tendit l‘aube,Cordes de l‘orphique lyre de Vie ‒Passe et repasse la chanson des nids‒ Trame de joie ourdissant ta robeDe l‘Avril en l‘Avril, Eurythmie ;

Vêtue en l‘éphémère merveille,Ceinte du chant rayonnant de ta grâceQue dorent les lis en leur baiser chasteDe poussière ardente,Sème en pluie au matin tout l‘oubli de sa veillePour que fleurisse et fleure la Fleur qui Chante.

Quelle aile bat comme un cœur en joie ?Quel semis de lis au ciel poudroie ?Quel parfum clair comme un vol s‘éploie ?Reine, en quel rêve m‘as-tu paré ? »

Les bruissements de la forêt :

Nous avons espéré, nous avons espéré,

Voix lointaines :

La ténèbre s‘appesantitD‘un poids d‘heures incalculé ;La vie impure en a mentiEt stagne dès l‘Éden des sources reculéJusque dans l‘avenir exaspéré,‒ Il n‘est plus d‘ultime Thulé ‒

Les bruissements de la forêt :

Dès une éternité nous avons espéré.

Voix lointaines :

L‘homme se voûte d‘âge,Haineux de n‘être plus son propre dieu :Et marche tremblant en son peu de rage,Et de son peu d‘amour se fait un jeu ;Vain pourtant pour s‘être à soi comparé‒ L‘orgueil est peu ‒

Les bruissements de la forêt :

Dès une éternité nous avons espéré.

Voix plus lointaines :

L‘ivresse est triste et ricane ;La vision se voile d‘ombre, aussi ;L‘Étendard, fleur de gloire,Sur sa hampe pend et se fane ;Le Pain, au ciboire lépreux, s‘est moisi ;Le Vin des siècles s‘est évaporé― La nuit est noire ‒

Les bruissements de la forêt :

Dès une éternité nous avons espéré.

305 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources