Poèmes et Poésies, 1895· Cueille d‘avril
La dame qui tissait
" Kissing her hair… »ALGERNON CHARLES SWINBURNE.
Printanière, dans l‘aube éternelle du rêveEt dans l‘aurore assise, Elle tisse en rêvantDes choses qu‘Elle sait, et sourit ; et, devantElle, au gré de sa main agile, court sans trêveLa navette laborieuse, et le doux ventD‘avril emmêle ses cheveux qu‘Elle soulèveEt rejette sur son épaule ; et, relevantLa tête, Elle fredonne un air qu‘elle n‘achève…
De l‘ombre, Elle apparaît, comme en un cadre d‘or :Derrière elle l‘azur et des plaines qu‘arroseUn fleuve ; et, sur sa tête, un rameau de lauroseÉtend ses fleurs contre l‘azur clair ; et l‘effortDu métier, comme un chant monotone et morose,Se plaint très doucement ; ‒ on envierait le sortDe celui qui baiserait la main qu‘elle poseNégligemment, parfois, et lasse de l‘effort…
Mais moi, la voyant rire en rappelant sans douteQuelque doux jour mort de sa joie un soir de Mai,Je songeai que, peut-être, pour avoir aiméSon rire, d‘autres ont repris la lente routeTristes d‘un souvenir et le cœur affaméD‘un mets où nulle lèvre impunément ne goûte ;Car dans sa folle soif ma lèvre la nommaitEn l‘invoquant : O Reine, ô blonde Reine, écoute !
Alors tournant vers moi son doux regard d‘amourElle me dit : Enfant, ton âme est merveilleuseEt son souhait est puéril ; moi, la veilleuseÉternelle sur qui l‘aurore, d‘un vain jourQui ne sera jamais, est d‘or ; à moi, l‘ouvreuseDe l‘Œuvre que j‘ourdis en trame tour à tourFaite et défaite ; que m‘importe, étant railleuseEt folle de mon corps, ton virginal amour ?
Puis, me voyant pleurer comme un enfant qu‘on blesse,Elle sourit et dit : Prends donc un écheveauEt conte-moi ce grand amour, rêveur nouveauDu vieux rêve de tous ceux-là ; car ta faiblesseEst confiante et jeune et sa candeur te vautD‘être à mes pieds ; sieds-toi là, rêve et chante et laisseVaguer ton âme folle, et, tendant l‘écheveauDe pourpre, cherche en mes yeux clairs l‘unique ivresse.
Et je fus las ainsi qu‘un malade enfiévré,Écoutant cette voix railleuse de la Dame ;Mais, devant Elle assis, je sentais une flammeVorace qui rongeait ma vie, et, délivréDe toute crainte, je chantais l‘épithalameAu rythme triste et lent de mon amour navré,Si bien que se penchant vers moi la douce DameM‘effleura d‘un baiser dont rien ne m‘a sevré.
Et comme l‘écheveau de pourpre, que dévideSa main agile, enflait la navette ; en chantantMon rêve, je tressai sa chevelure ; et tantLe rythme de mon chant auroral et candideCharmait de volupté son cœur, que, m‘écoutant,La Dame s‘oubliait et son lent regard videErrait devers le fleuve et la plaine ; et, pourtant,Sa blanche main frémit sous mon baiser avide.
Et tournant jusqu‘à moi son long regard voilé,D‘une très douce voix, Elle dit : « Reste, page,Et chante encore ainsi le rêve d‘un autre âge ;Je permets que tu vives là… Vois donc, ce bléSemble d‘or, tout là-bas… » Et dans ce doux langageJ‘écoutais un aveu de grand amour voilé,Et voici que coulaient des pleurs sur son visageEt ses yeux bleus étaient comme un ciel étoilé.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources