Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
Les lavandières
L‘air vibre au ras des grèves rosesEt monte vers les genêts clairs ;Il n‘est pas de plus sainte choseEn ce doux glorieux mystèreQue votre geste, lavandières.
Entre les peupliers mirésAu grand ruisseau de Loire étale,La toile qu‘un beau geste étaleS‘éploie et flotte, claire et vague,Se drape en nuances, virée,S‘étire, au courant, comme une algue.Et il passe des chansons sur la MarneSans doute ;Au clapotis de jeunes ramesQui, lasses, s‘égouttent,Des rires gais de jeunes femmesSe croisent, se joignentEt, dans les refrains qui s‘éloignent,Rythmant des heures sans mémoire,J‘entends le gai chant des battoirs.
Ah ! douleur ! Si la vie immenseN‘est pas en l‘heure, toute, et telleQu‘un mot d‘amour vaut l‘étincelleDe l‘astre ému des soirs d‘enfance ;Douleur ! Si le seul mot reditN‘est pas le mot du paradis,Si toutes choses ne sont les mêmes,Et s‘il est de nouveaux poèmes…
La vieille Hellas, héroïque mèreD‘un rêve de jouvence millénaire,Fauche, en les thyms, sa belle vie martiale,Ensoleillée, éblouissante sous le métal,Et passe en théories vers la victoire,Empoussiérant ses gris lauriers fleuris en gloire,Massacrant sa beauté aux champs de TroieOù surgit d‘une autre onde ensanglantéeHélène, la douleur de toute joie ‒Brûlant aux autels de Paphos et d‘AmathonteSa belle vie d‘amour qui, seule, se dompte…La vieille Hellas est morte ‒ elle vit ! je vois :Royale lavandière aux bras de roses,Nausicaa à la pudique poseQui s‘émeut de seule pitié ingénueSourit, et n‘a pas peur d‘Ulysse nu…
Vieille Rome,Force,Hautaine et triste,Vaine, et sans art que pour l‘hégémonie,Qui foulas d‘un pied lourd le verger d‘IonieEt fis stérile le vrai sang du Christ ;Avec tes lois, tes légions,Mère des formulaires,Tu fis la bestialité des nationsEt sur tes hautes voies de pierre,Rome stérile et sans amour,Tu mènes l‘imperator au glaive courtAu verbe bref et sourd…Rome, ton joug est lourd…Certes la vie est vile, ce soir, mais belle encore ;Je ne sais si, hors d‘elle-même, elle a d‘espoir ;Mais l‘espoir vaut la foi, et la foi fait l‘amour ;La nuit qui gît et geint est grosse d‘une aurore ;Certes la vile Vie est belle encore ce soirEt la foi nous étreint que voici notre tour.
Au crépuscule, ainsi, toi que la tâche attarde,Lavandière aux bras roses, ô jeune femme,D‘un sourire rachète les haines de notre âme,Le suprême désir de vie est en ta garde ;Dis-nous ‒ pour l‘avoir vue ‒ souriante en tes pleurs,L‘eau toujours neuve mirant les mêmes fleurs,La lente montée aux cieux des peupliers,La routeOuverte à jamais vers le même doute,La route où vont les jeunes cavaliers ;Dis-nous que toute vie est belle et vaut de vivre,Que tous ces vieux poèmes écrits aux nouveaux livresSont faits selon ta voix au long des espaliers,Selon ton chant dans les vergers où fleurit Dieu,Et dis-nous que l‘amour espère et croit et veut.Et vous, Aïeule triste, au bras maigre, au lent geste,Qui lavez jusqu‘en l‘ombre à deux genoux,Rappelez-nous l‘éternelle promesseDe votre chant monotone et doux :La nuit tombe, le mystère défailleAu voile d‘un passé de rouille et de carnage,Faites-le pur, Aïeule auguste des vieux âges,Comme un voile léger d‘épousailles,Et, vous redressant, grave, aux brises du matinTendez sur l‘Orient l‘aube blanche de lin.
89 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources