Poèmes et Poésies, 1895· Cueille d‘avril
Le fruit
A Henri de Regnier.
Loin de la grève ardente et de l‘ariditéOù le fleuve se perd dans le sable des dunesNous remontions la rive ; un éternel étéBrûle ces lieux voués aux célestes rancunesOù dorment les débris d‘une antique cité ;
Tout un jour, exaltés en rêves de conquêtes,Forts du désir impérieux de l‘Inconnu,Nous marchions, et, parfois, un mirage de crêtesDentelait l‘horizon silencieux et nu :L‘on entendait vibrer la Lyre des poètes.
Mais l‘heure choyait lente des cieux ; l‘InfiniMontait de l‘horizon qui rétrograde, en nappeInaltérée, insultante d‘azur uni :Malgré le désavœu railleur de chaque étapeNous marchions vers le but fébrile du banni ;
Dans l‘éblouissement torride de la plaineQue hérissent des monolithes, jusqu‘au soir,Nous marchions, en rêvant la bienfaisante haleineD‘un bois et l‘ombre des palmiers ; mais nul espoirNe s‘en venait, là-haut, comme un flocon de laine.
La nuit vint, puis, dans l‘aube, alors que nous allionsPar la rive stérile et morne, et par la route,Apparut, vers le Nord, ainsi que des sillons,Une ondulation de collines ; et touteLa rive était empreinte au sceau des grands lions.
Nous entrions alors sous des voûtes hautainesÉcartant les buissons de ronces emmêlés ;Entre des troncs noueux de noyers et de chênesColossaux et plus vieux que les rocs éboulés,Des lianes font peser la lourdeur de leurs chaînes.
Plus loin, l‘herbe géante, ainsi qu‘une forêt,Vers l‘azur entrevu dresse ses cimes blondesOù le soleil ondule ainsi qu‘un flot doré ;Et puis c‘est le murmure accoutumé des ondes,Et le fleuve, ruisseau maintenant, reparaît ;
Des plaines de limon étrangement fécondesSurgit, comme au hasard de toutes les saisons,L‘exubérante flore éparse par les mondes ;Et dans l‘effeuillement fauve des floraisonsNotre âme s‘attardait parmi les fleurs immondes.
Nous marchions : devant nous, des profondeurs d‘un valJusqu‘au dôme éperdu des feuillages sans date,En gerbes d‘émeraude opaque et de cristal,Jaillit en bouillonnant la source de l‘EuphrateAvec un bruit harmonieux de clair métal ;
Fardé, comme au printemps, de fleurs roses et blanches,Debout dans la clairière, éternel et fatal,Et ployé jusqu‘au sol sous l‘orgueil de ses branches,L‘Arbre de la Science du Bien et du MalRaidit son double tronc bombé comme des hanches.
Au pied de l‘arbre, avec des fleurs sur ses genoux,Notre âme dit : Voici le fruit où l‘on s‘étanche ;Et je pris d‘elle un fruit et je le trouvai doux ;Nous nous complaisions dans cette ombre qu‘épancheL‘arbre, et la volupté des dieux entrait en nous ;
Heure folle ! ‒ puberté du songe : nos rêvesPrenaient vie aux seuls vœux des désirs créateurs,Mais, joie extasiée, afin que tu t‘achèves,Sur nous l‘arbre du mal amoncelait ses fleurs,Et des siècles passaient comme des heures brèves…
La faim nous est venue ainsi, comme une mort ;
L‘ange vengeur du doux péché d‘Adam et d‘Ève,Dans l‘immobilité d‘un simulacre d‘or,Tient de son poing crispé le flamboiement du Glaive,
65 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources