Poèmes et Poésies, 1895· Cueille d‘avril
Rex
A Philibert Delorme.
Il trône au carrefour des mondes ; par la nuit,Vers le parvis éblouissant de marbre et d‘or,Des confins de l‘espace où l‘Existence dort,S‘en viennent en chantant les couples ‒ pour la mortCœur sur cœur ; et l‘autel saigne et fume vers Lui.
Et voilant à demi son regard tendre et folIl sourit aux chansons des poètes aimés,Et la blonde Ève a fait de ses deux seins pâmésLe repos de sa tête, et les rêves blâmésFont bruire l‘harmonie étrange de leur vol.
Tout est pourpre ‒ la honte y heurte la pudeur ;Tout est vibrant ‒ le chant des chœurs alterne, ainsi :« Gloire au Dieu ! » ‒ Dans un nimbe de blondeurs voiciVenus imperatrix et son trône est aussiD‘or fauve parmi les marbres et leur candeur.
Ici la joie éclate en rires éternelsQue répercute à l‘infini la voûte ; iciPlane l‘encens voluptueux, et tout souciMeurt dans l‘ivresse ; ici le cœur qu‘on a choisiSe livre et c‘est le lieu des triomphes charnels.
La colonnade étend ses marbres vers la merPar des plaines de fleurs mystérieuses d‘oùMonte une griserie extatique ; un, vent fouSort de la mer, et des ramiers blottis au couDes vierges lissent leur plumage où le flot clair
Sema des perles ; vers des bois enguirlandés,Dans le rayonnement du trône insoucieux,La terrasse aux balustres d‘or court sous des cieuxPâles d‘azur ‒ et le chœur chante ‒ et tous les yeuxFixent aveuglément l‘âpre splendeur du dais.
Regarde ! à l‘horizon, jusqu‘en l‘ombre du soir,‒ Vois : comme un incendie énorme va roulantLa pourpre de sa flamme ainsi qu‘un flux sanglantEt sa fumée, écume atroce ; tel, au flancDes rocs, le carnage du ressac bave noir !
Mer de sang et de fange et de haine ; océanQui roule, épars dans l‘ombre, au gré fatal des flots,Les couples nés de l‘ombre inépuisée, éclosAu néant de la vie humaine et ses sanglots,Vers l‘éternelle mort et vers l‘autre néant.
Ils ne contemplent pas le morose infini,Ceux-là de la terrasse d‘or ; et, jusqu‘au RoiDu trône, l‘hymne de leur âme sans effroiChante, parmi ses chœurs, des délices que croitÉternelles leur cœur naïf et qui bénit.
Et le temple et la plaine et la terrasse d‘orRésonnent à jamais de l‘hymne continu ;Et pour l‘éternité cambrant son torse nuÉros rayonne ; à tout jamais de l‘inconnu,Les couples s‘en viendront en chantant vers la mort.
50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources