Poèmes et Poésies, 1895· Les cygnes
Quatrième chanson
«… Pour nous, c‘est un éblouissement d‘éclair
puis une longue obscurité ‒ puis un éclair encore…»R. W. EMERSON.
Une ombre est fugace aux tournants de la route ;On sourit du verger aux treillis de la haie ;Une pudeur se fond emmi la roseraie ;Quelqu‘une chante qui se tait pour qui l‘écoute :Et l‘on parle tout bas vers la source qui goutte :Le jour est souriant de féerique doute,Et c‘est la Vie ‒ ô mon cœur ‒ toute ;
Aussi, de crainte d‘un leurre,De crainte, aussi, de manquer la seule heure,On vit (est-ce vivre ?) amoureux et railleur,Joyeux et triste, d‘espoir en désespoir,Pire et meilleur,Selon la loi qui fait le matin et le soir,L‘ombre et le jour,Et l‘hiver et le printemps qui verdoie,La loi de tout amour,De toute joie.
« Bois la coupe d‘extaseEt bois le vin amer ;Toute l‘amertume de la merEst plus douce que ce vin qu‘écraseLa nuit fatale en sa foulée ;Car le sel des larmes en est la lie,Et la honte s‘y mire apâlieEt la mort impure s‘en est soûlée… »
Ou encore, selon l‘heure et la chair :
« Bois la coupe d‘extaseEt bois le doux vin clair‒ Si doux que s‘en adoucirait la vaste mer ;Voici le vin qu‘écraseLa nuit de joie en son pressoir ;La larme est douce dans son ombre jaillieEt la pudeur se pâme défaillieEt la Vie est ivre d‘espoir… ».
Quelque autre soir, on chante en soi :« Écoute en l‘ombre auprès de toi :Un sanglot meurt et tout est coi ;Quel rêve es-tu venu tuer ?Prends donc et bois le poison tristeSans qu‘un remords en toi résisteSans qu‘un regret en toi persiste,Quel rêve es-tu venu tuer ?… »
Puis, redoublent les rimes jusqu‘à s‘en griser :Écoute en l‘ombre auprès de toi :Un rire éclate qu‘un baiser boit ;Quel rêve va s‘éterniser ?Prends donc et bois le vin de joie,Pour que l‘orgueil s‘affirme et croiePour que l‘espoir sur toi s‘éploieQuel rêve va s‘éterniser ?… »Ainsi je chante et vis et vivrai jusqu‘au soir,O belle Hélène en tes saules cachée,Triste et joyeux de la même pensée,Dans l‘incrédule attente de te voir ;Notre chanson est insensée,Hélène, et nos vieux cœurs sont fous,Toi, seule déesse encensée,D‘entre tes saules, écoute-nous, penchée,Hélène, Hélène, apparais-nous.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources