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un seul est le mot juste.

Poèmes et Poésies, 1895· Joies

Ronde de la marguerite

Francis Vielé-Griffin· 87 vers

Où est la Marguerite,O gué, o gué, o gué,Où est la Marguerite,O gué, son chevalier ?

Elle est dans son château de fleurs et de charmilles,‒ Ses yeux gris sont perdus aux brumes du lointain ‒Doucement triste du rêve des jeunes filles,Blonde dans le matin.

Elle est dans son château des Tourelles graciles,Aux terrasses fleuronnées ;Où les heures sont lourdes qui semblent faciles,Lentes et lourdes comme des années,Lentes et si faussement prônées,Lentes et languissamment sonnées.

Elle est dans son château qu‘isole un bois de chênesSurgissant des hameaux vers les tours hautainesEt sur qui passe un vol, vers là-bas essoré ;Elle évoque en écho des chansons lointainesOù pleurait un cœur éploréEt joyeux de sa peine,Quelque Chanteur lauré :

« Sais-tu qu‘il est une heure où ne s‘irritePlus cœur ni âme, enfin lassés d‘attendre ?En es-tu là ? que ton désir s‘abriteEn l‘ombre qui se fait muette et tendre ?… »

Où est la Marguerite,O gué, o gué, o gué,Où est la Marguerite,O gué, son chevalier ?

Où est la Marguerite,O gué, o gué, o gué,Où est la Marguerite,O gué, son chevalier ?

Elle est dans son verger sous les pommiers en neige,Légère, et que son rêve d‘Avril allège,Son rêve où l‘Amour passe en cortège‒ Et la toile sur l‘herbe éblouit de soleil ‒

Elle est dans son verger, toute troubléeDes toxiques qu‘Avril a fleuris à la haie― Il frissonne dans l‘herbe une chanson tremblée ‒Et son bonheur s‘essore en un rire vermeil.

Elle est dans son verger fragrant et qui essaimeEt bourdonne et murmure, ensorceleur ;Rose de vague joie, ivre du vrai Poème,A demi craintive à l‘oracle d‘une fleur,Mais croyant surtout ce qu‘a dit de qui l‘aimeLe cierge bénit à la Chandeleur.

‒ Elle rit d‘elle-mêmeEt regarde la route et de sa main s‘abrite…

Où est la Marguerite,O gué, o gué, o gué,Où est la Marguerite,O gué, son chevalier ?

Où est la Marguerite,O gué, o gué, o gué,Où est la Marguerite,O gué, son chevalier ?

Elle est dans son couvent qui prie et pleure ;Elle est agenouillée et l‘heure suit l‘heure ;Elle est dans son couvent qui prie et qui pleure.

Elle prie en la pénombre de la veilleuseEt rêve à l‘amant de la Cité merveilleuse,Au beau Christ mort dont elle est la pleureuse,

Elle est dans sa cellule qui pleure et prieBelle, et qui s‘offre au Dieu de son choix,Jonchant des fleurs dont son âme est fleurieLe vieux chemin de la Croix.

Comme un oiseau de mer, les ailes toutes grandes,Son âme est portée en l‘ouragan des orguesEt plane éperdue en la brume encensée,Lasse et pâmée et livrant en offrandesAu Dieu de son choix toute son âme insensée.

Son âme est emportée en l‘ouragan des orguesIvre de foi crédule à de vagues prodigesL‘ostensoir ébloui rayonne ses prestigesSur les prêtres courbés, et leurs ors, et leurs morguesToute son âme est prise de vertiges.

Et son esprit de fille contre elle est ligué‒ Elle est perdue, elle est la néophite.

Où est la Marguerite,O gué, o gué, o gué,Où est la Marguerite,O gué, son chevalier ?

Elle est dans son château, cœur las et fatigué,Elle est dans son hameau, cœur enfantile et gai,Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet,

O gué, son chevalier ?

87 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources