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un seul est le mot juste.

Poèmes et Poésies, 1895· Joies

Vers la mer

Francis Vielé-Griffin· 81 vers

Mon cœur sourd de la Mer et se résorbe en elle…

Rien dans le vent du large où rêver ta terrasse :Pas un pétale, un papillon ‒ pas même une aile ; ‒Ni senteur de verger parmi l‘embrun qui chasse,Ni même un bruissement de feuillage irréelDans le glas monotone et tenaceQui hurle ‒ es-tu donc morte ? ‒ au ressac de Frehel.

Près de la grande croix éperdue et tragiqueDont j‘ai vêtu le nu gibet de notre amour,J‘ai pleuré vers la mer sanglotante en réplique,Comme ta voix, peut-être, et comme ton cœur lourd ;Par delà l‘océan qui geint son rêve sourd,J‘ai guetté ta réplique.L‘herbe est plus gaie au creux de nos ravins, sans doute ;Notre lac est plus bleu ‒ car c‘est le jeune été ;L‘île à l‘ancre dort telle encore qu‘elle était,Et le sentier du roc court rieur sous sa voûte,Et son seuil est fleuri que tes pas ont fêtéEt son écho s‘émeut que ta voix a fêté !…

Mon âme dans la mer des larmes s‘est dissoute,Mon cœur, dans la mer je l‘ai jeté !

Le jardin bruissait dès le seuilDes oiseaux s‘envolant du porche ;L‘ombre d‘un hêtre, dès le seuil,Traînait en violet de deuil ;Autour d‘un rosier, rose torche,Vibraient en halo des abeilles ;C‘était le Pays des merveillesQue nous contemplions du porche‒ Un rêve de futures veilles. ‒

Au long des buissons fleuris d‘ambre,Près des rocs gris comme Décembre,Sous le poids de tes cheveux tu te cambres,De tes cheveux en nuée et si lourdsDe leur or d‘encensoir où brûleraient des ambres…Qu‘eut-il été de nos amours ?‒ Si vers mes désirs tu te cambresPar delà l‘océan qui geint ses rêves sourdsRien ne sera de nos amours !…

Si j‘avais pensé de te dire« Que des bleuets sont dans tes yeux,« Et des roses dans ton sourire« Et des épis dans tes cheveux. »Et pourtant j‘ai pensé te dire :« Que la vie est douce à qui le veut,« Qu‘en tout regard un regard se mire,« Qu‘en toute voix un écho s‘émeut ; »Mais pouvais-je savoir ‒ la folie ! ‒Pour quelle douleur je t‘aimaisEt que la vie est triste et s‘oublie,Et que le temps meurt à jamais…

Nous dérivions, des heures, aux rives,Où les branches nous tendaient leurs ombres,Et parfois se joignaient en ogivesComme en des cathédrales sombres ;Et quelque courant nous menait,A sa guise lente, où dort la crique ;Et ce nénuphar à mon péril donné,Et le rire en sourire qui fut ta réplique…Quelle heure d‘éternité sonnait ?Car voici que j‘écoute toujoursPar delà l‘océan qui geint des rêves sourdsEt guettant ta réplique.

Mon âme dans la mer se noieMon cœur saigne aux vagues moroses…

Où vas-tu cueillir le jasmin ?Où fais-tu récolte de roses ?Sais-tu où refleurit la joie ?‒ Mon cœur ne sait plus le chemin,Mon âme dans la mer se noie ‒

J‘ai pleuré vers la mer qui surgit et déferle,Et, fou, je te tendais la main,Rêve qui te dissous en vapeurs au lointain,Comme croule mourant un flot qui déferle ;Rêve d‘aube que vint dissiper le matin,Comme, essoré, s‘efface un chant de merle ;Rêve d‘amour défunt, hantant tout lendemain,Comme, doucement retirée, une mainLaisse l‘empreinte d‘une perleIndélébile aux doigts qui la serraient en vain.

J‘ai pleuré vers la mer qui sanglote et déferle.

81 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes et Poésies, Paris, Édition du Mercure de France, 1895· numérisation books.google.com· Sources