Poèmes antiques et modernes, 1826· Livre moderne
Le Bal
La harpe tremble encore‖ et la flûte soupire,Car la valse bondit‖ dans son sphérique empire,Des couples passagers‖ éblouissent les yeux,Volent entrelacés‖ en cercles gracieux,Suspendent des repos‖ balancés en mesure,Aux reflets d'une glace‖ admirent leur parure,Repartent ; puis, troublés‖ par leur groupe riant,Dans leurs tours moins adroits‖ se heurtent en criant.La danseuse, enivrée‖ aux transports de la fête,Sème et foule en passant‖ les bouquets de sa tête,Au bras qui la soutient‖ se livre, et, pâlissant,Tourne, les yeux baissés‖ sur un sein frémissant.
Courez, jeunes beautés,‖ formez la double danse.Entendez-vous‖ l'archet du bal joyeux,Jeunes beautés ? Bientôt‖ la légère cadenceToutes va, tout à coup,‖ vous mêler à mes yeux.
Dansez, et couronnez‖ de fleurs vos fronts d'albâtreLiez au blanc muguet‖ l'hyacinthe bleuâtre.Et que vos pas moelleux,‖ délices d'un amant,Sur le chêne poli‖ glissent légèrement ;Dansez, car dès demain‖ vos mères exigeantesA vos jeunes travaux‖ vous diront négligentes ;L'aiguille détestée‖ aura fui de vos doigts,Ou, de la mélodie‖ interrompant les lois,Sur l'instrument mobile,‖ harmonieux ivoire,Vos mains auront perdu‖ la touche blanche et noire ;Demain, sous l'humble habit‖ du jour laborieux,Un livre, sans plaisir,‖ fatiguera vos yeux…Ils chercheront en vain,‖ sur la feuille indocile,De ses simples discours‖ le sens clair et facile ;Loin du papier noirci,‖ votre esprit égaré,Partant, seul et léger,‖ vers le bal adoré,Laissera de vos yeux‖ l'indécise prunelleRecommencer vingt fois‖ une page éternelle.Prolongez, s'il se peut,‖ oh ! prolongez la nuit,Qui d'un pas diligent‖ plus que vos pas s'enfuit !Le signal est donné,‖ l'archet frémit encore :Élancez-vous,‖ liez ces pas nouveauxQue l'Anglais inventa,‖ nœuds chers à Terpsichore,Qui d'une molle chaîne‖ imitent les anneaux.
Dansez, un soir encore‖ usez de votre vie :L'étincelante nuit‖ d'un long jour est suivie ;A l'orchestre brillant‖ le silence fatalSuccède, et les dégoûts‖ aux doux propos du bal.Ah ! reculez le jour‖ où, surveillantes mères,Vous saurez du berceau‖ les angoisses amères :Car, dès que de l'enfant‖ le cri s'est élevé,Adieu, plaisir, long voile‖ à demi relevé,Et parure éclatante,‖ et beaux joyaux des fêtes,Et le soir, en passant,‖ les riantes conquêtesSous les ormes, le soir,‖ aux heures de l'amour,Quand les feux suspendus‖ ont rallumé le jour.Mais, aux yeux maternels,‖ les veilles inquiètesNe manquèrent jamais,‖ ni les peines muettesQue dédaigne l'époux,‖ que l'enfant méconnaît,Et dont le souvenir‖ dans les songes renaît.Ainsi, toute au berceau‖ qui la tient asservie,La mère avec ses pleurs‖ voit s'écouler sa vie.Rappelez les plaisirs,‖ ils fuiront votre voix,Et leurs chaînes de fleurs‖ se rompront sous vos doigts.
Ensemble, à pas légers,‖ traversez la carrière ;Que votre main‖ touche une heureuse main,Et que vos pieds savants‖ à leur place premièreReviennent, balancés‖ dans leur double chemin.
Dansez : un jour, hélas !‖ ô reines éphémères !De votre jeune empire‖ auront fui les chimères.Rien n'occupera plus‖ vos cœurs désenchantés,Que des rêves d'amour‖ bien vite épouvantés,Et le regret lointain‖ de ces fraîches annéesQu'un souffle a fait mourir,‖ en moins de temps fanéesQue la rose et l'œillet,‖ l'honneur de votre front ;Et du temps indompté‖ lorsque viendra l'affront,Quelles seront alors‖ vos tardives alarmes ?Un teint, déjà flétri,‖ pâlira sous les larmes,Les larmes à présent,‖ doux trésors des amours,Les larmes, contre l'âge,‖ inutile secours :Car les ans maladifs,‖ avec un doigt de glace,Des chagrins dans vos cœurs‖ auront marqué la place,La morose vieillesse…‖ Ô légères beautés !Dansez, multipliez‖ vos pas précipités,Et dans les blanches mains‖ les mains entrelacées,Et les regards de feu,‖ les guirlandes froissées,Et le rire éclatant,‖ cri des joyeux loisirs,Et que la salle au loin‖ tremble de vos plaisirs.
Paris, 1818.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 36[aa] 3[abab]
- Mètre
- Alexandrins surtout (81 de 12, 3 de 10)· profil 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a soupire / empire féminine, classiqueb yeux / gracieux masculine, classiquec mesure / parure féminine, classiqued riant / criant masculine, classiquee fête / tête féminine, classiquef pâlissant / frémissant masculine, classiquea danse / cadence féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea d'albâtre / bleuâtre féminine, classiqueb amant / légèrement masculine, classiquec exigeantes / négligentes féminine, classiqued doigts / lois masculine, classiquee ivoire / noire féminine, classiquef laborieux / yeux masculine, classiqueg indocile / facile féminine, classiqueh égaré / adoré masculine, classiquei prunelle / éternelle féminine, classiquej nuit / s'enfuit masculine, classiquek encore / Terpsichore féminine, classiquel nouveaux / anneaux masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb fatal / bal masculine, classiquec mères / amères féminine, classiqued élevé / relevé masculine, classiquee fêtes / conquêtes féminine, classiquef l'amour / jour masculine, classiqueg inquiètes / muettes féminine, classiqueh méconnaît / renaît masculine, classiquei asservie / vie féminine, classiquej voix / doigts masculine, classiquea carrière / première féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea éphémères / chimères féminine, classiqueb désenchantés / épouvantés masculine, classiquec années / fanées féminine, classiqued front / l'affront masculine, classiquee alarmes / larmes féminine, classiquef amours / secours masculine, classiqueg glace / place féminine, classiqueh beautés / précipités masculine, classiquei entrelacées / froissées féminine, classiquej loisirs / plaisirs masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources