Poèmes antiques et modernes, 1826· Livre moderne
Les Amants de Montmorency
I
Étaient-ils malheureux ?‖ Esprits qui le savez !Dans les trois derniers jours‖ qu'ils s'étaient réservés,― Vous les vîtes partir‖ tous deux, l'un jeune et grave,L'autre joyeuse et jeune.‖ Insouciante esclave,Suspendue au bras droit‖ de son rêveur amant,Comme à l'autel un vase‖ attaché mollement,Balancée en marchant‖ sur sa flexible épauleComme la harpe juive‖ à la branche du saule ;Riant, les yeux en l'air,‖ et la main dans sa main,Elle allait en comptant‖ les arbres du chemin,Pour cueillir une fleur‖ demeurait en arrière,Puis revenait à lui,‖ courant dans la poussière,L'arrêtait par l'habit‖ pour l'embrasser, posaitUn œillet sur sa tête,‖ et chantait, et jasaitSur les passants nombreux,‖ sur la riche valléeComme un large tapis‖ à ses pieds étalée ;Beau tapis de velours‖ chatoyant et changeant,Semé de clochers d'or‖ et de maisons d'argent,Tout pareils aux jouets‖ qu'aux enfants on achèteEt qu'au hasard pour eux‖ par la chambre l'on jette.Ainsi, pour lui complaire,‖ on avait sous ses piedsRépandu des bijoux‖ brillants, multipliés,En forme de troupeaux,‖ de village aux toits rosesOu bleus, d'arbres rangés,‖ de fleurs sous l'onde écloses,De murs blancs, de bosquets‖ bien noirs, de lacs bien verts,Et de chênes tordus,‖ par la poitrine ouverts ;Elle voyait ainsi‖ tout préparé pour elle :Enfant, elle jouait,‖ en marchant, toute belle,Toute blonde amoureuse‖ et fière ; et c'est ainsiQu'ils allèrent à pied‖ jusqu'à Montmorency.
II
Ils passèrent deux jours‖ d'amour et d'harmonie,De chants et de baisers,‖ de voix, de lèvre unie,De regards confondus,‖ de soupirs bienheureux,Qui furent deux moments‖ et deux siècles pour eux.La nuit, on entendait‖ leurs chants ; dans la journée,Leur sommeil, tant leur âme‖ était abandonnéeAux caprices divins‖ du désir ! Leurs repasÉtaient rares, distraits ;‖ ils ne les voyaient pas.Ils allaient, ils allaient‖ au hasard et sans heures,Passant des champs aux bois,‖ et des bois aux demeures,Se regardant toujours,‖ laissant les airs chantésMourir, et tout à coup‖ restaient comme enchantés.L'extase avait fini‖ par éblouir leur âme,Comme seraient nos yeux‖ éblouis par la flamme.Troublés, ils chancelaient,‖ et, le troisième soir,Ils étaient enivrés‖ jusques à ne rien voirQue les feux mutuels‖ de leurs yeux. La natureÉtalait vainement‖ sa confuse peintureAutour du front aimé,‖ derrière les cheveuxQue leurs yeux noirs voyaient‖ tracés dans leurs yeux bleus.Ils tombèrent assis‖ sous des arbres peut-être…Ils ne le savaient pas.‖ Le soleil allait naîtreOu s'éteindre… Ils voyaient‖ seulement que le jourÉtait pâle, et l'air doux,‖ et le monde en amour…Un bourdonnement faible‖ emplissait leur oreilleD'une musique vague‖ au bruit des mers pareille,Et formant des propos‖ tendres, légers, confus,Que tous deux entendaient,‖ et qu'on n'entendra plus.Le vent léger disait‖ de sa voix la plus douce :« Quand l'amour m'a troublé,‖ je gémis sous la mousse. »Les mélèzes touffus‖ s'agitaient en disant :« Secouons dans les airs‖ le parfum séduisantDu soir, car le parfum‖ est le secret langageQue l'amour enflammé‖ fait sortir du feuillage. »Le soleil incliné‖ sur les monts dit encor :« Par mes flots de lumière‖ et par mes gerbes d'or,Je réponds en élans‖ aux élans de votre âme ;Pour exprimer l'amour‖ mon langage est la flamme. »Et les fleurs exhalaient‖ de suaves odeurs ;Autant que les rayons‖ de suaves ardeurs ;Et l'on eût dit des voix‖ timides et flûtéesQui sortaient à la fois‖ des feuilles veloutées ;Et, comme un seul accord‖ d'accents harmonieux,Tout semblait s'élever‖ en chœur jusques aux cieux ;Et ces voix s'éloignaient,‖ en rasant les campagnes,Dans les enfoncements‖ magiques des montagnes ;Et la terre sous eux‖ palpitait mollement,Comme le flot des mers‖ ou le cœur d'un amant ;Et tout ce qui vivait,‖ par un hymne suprême,Accompagnait leurs voix‖ qui se disaient : « Je t'aime ! »
III
Or, c'était pour mourir‖ qu'ils étaient venus là.Lequel des deux enfants‖ le premier en parla ?Comment dans leurs baisers‖ vint la mort ? Quelle balleTraversa les deux cœurs‖ d'une atteinte inégaleMais sûre ? Quels adieux‖ leurs lèvres s'unissantLaissèrent s'écouler‖ avec l'âme et le sang ?Qui le saurait ? Heureux‖ celui dont l'agonieFut dans les bras chéris‖ avant l'autre finie !Heureux si nul des deux‖ ne s'est plaint de souffrir !Si nul des deux n'a dit :‖Qu'on a peine à mourir !Si nul des deux n'a fait,‖ pour se lever et vivre,Quelque effort en fuyant‖ celui qu'il devait suivre ;Et, reniant sa mort,‖ par le mal égaré,N'a repoussé du bras‖ l'homicide adoré ?Heureux l'homme surtout‖ s'il a rendu son âme,Sans avoir entendu‖ ces angoisses de femme,Ces longs pleurs, ces sanglots,‖ ces cris perçants et douxQu'on apaise en ses bras‖ ou sur ses deux genoux,Pour un chagrin ; mais qui,‖ si la mort les arrache,Font que l'on tord ses bras,‖ qu'on blasphème, qu'on cacheDans ses mains son front pâle‖ et son cœur plein de fiel,Et qu'on se prend du sang‖ pour le jeter au ciel. ―Mais qui saura leur fin ? ―Sur les pauvres muraillesD'une auberge où depuis‖ l'on fit leurs funérailles,Auberge où pour une heure‖ ils vinrent se poser,Ployant l'aile à l'abri‖ pour toujours reposer,Sur un vieux papier jaune,‖ ordinaire tenture,Nous avons lu des vers‖ d'une double écriture,Des vers de fou, sans rime‖ et sans mesure. ― Un motQui n'avait pas de suite‖ était tout seul en haut ;Demande sans réponse,‖ énigme inextricable,Question sur la mort.‖ ― Trois noms sur une table,Profondément gravés‖ au couteau. ― C'était d'euxTout ce qui demeurait…‖ et le récit joyeuxD'une fille au bras rouge.‖ » Ils n'avaient, disait-elle,Rien oublié. » La bonne‖ eut quelque bagatelleQu'elle montre en suivant‖ leurs traces, pas à pas.― Et Dieu ? ― Tel est le siècle :‖ ils n'y pensèrent pas.
Écrit à Montmorency, 27 avril 1830
Versification
- Forme
- 3 distiquess (distiques)
- Rimes
- 59((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiquess
- Mots à la rime
- a savez / réservés masculine, classiqueb grave / esclave féminine, classiquec amant / mollement masculine, classiqued épaule / saule féminine, classiquee main / chemin masculine, classiquef arrière / poussière féminine, classiqueg posait / jasait masculine, classiqueh vallée / étalée féminine, classiquei changeant / d'argent masculine, classiquej achète / jette féminine, classiquek pieds / multipliés masculine, classiquel roses / écloses féminine, classiquem verts / ouverts masculine, classiquen elle / belle féminine, classiqueo ainsi / Montmorency masculine, classiquea d'harmonie / unie féminine, classiqueb bienheureux / eux masculine, classiquec journée / abandonnée féminine, classiqued repas / pas masculine, classiquee heures / demeures féminine, classiquef chantés / enchantés masculine, classiqueg âme / flamme féminine, classiqueh soir / voir masculine, classiquei nature / peinture féminine, classiquej cheveux / bleus masculine, classiquek peut-être / naître féminine, classiquel jour / amour masculine, classiquem oreille / pareille féminine, classiquen confus / plus masculine, classiqueo douce / mousse féminine, classiquep disant / séduisant masculine, classiqueq langage / feuillage féminine, classiquer encor / d'or masculine, classiquet odeurs / ardeurs masculine, classiqueu flûtées / veloutées féminine, classiquev harmonieux / cieux masculine, classiquew campagnes / montagnes féminine, classiquex mollement / amant masculine, classiquey suprême / t'aime féminine, classiquea là / parla masculine, classiqueb balle / inégale féminine, classiquec s'unissant / sang masculine, non classiqued l'agonie / finie féminine, classiquee souffrir / mourir masculine, classiquef vivre / suivre féminine, classiqueg égaré / adoré masculine, classiqueh âme / femme féminine, classiquei doux / genoux masculine, classiquej arrache / cache féminine, classiquek fiel / ciel masculine, classiquel fin / murailles / funérailles féminine, classiquem poser / reposer masculine, classiquen tenture / écriture féminine, classiqueo mot / haut masculine, classiquep inextricable / table féminine, classiqueq d'eux / joyeux masculine, classiquer disait-elle / bagatelle féminine, classiques pas masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
119 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources