Poèmes antiques et modernes, 1826· Œuvres posthumes Les destinées Poèmes philosophiques
Les Destinées
Depuis le premier jour‖ de la création,Les pieds lourds et puissants‖ de chaque DestinéePesaient sur chaque tête‖ et sur toute action.
Chaque front se courbait‖ et traçait sa journée,Comme le front d'un bœuf‖ creuse un sillon profondSans dépasser la pierre‖ où sa ligne est bornée.
Ces froides déités‖ liaient le joug de plombSur le crâne et les yeux‖ des hommes leurs esclaves,Tous errants, sans étoile,‖ en un désert sans fond ;
Levant avec effort‖ leurs pieds chargés d'entraves,Suivant le doigt d'airain‖ dans le cercle fatal,Le doigt des Volontés‖ inflexibles et graves.
Tristes divinités‖ du monde oriental,Femmes au voile blanc,‖ immuables statues,Elles nous écrasaient‖ de leur poids colossal.
Comme un vol de vautours‖ sur le sol abattues,Dans un ordre éternel,‖ toujours en nombre égalAux têtes des mortels‖ sur la terre épandues,
Elles avaient posé‖ leur ongle sans pitiéSur les cheveux dressés‖ des races éperdues,Traînant la femme en pleurs‖ et l'homme humilié.
Un soir, il arriva‖ que l'antique planèteSecoua sa poussière.‖ ― Il se fit un grand cri :« Le Sauveur est venu,‖ voici le jeune athlète ; »
« Il a le front sanglant‖ et le côté meurtri,Mais la Fatalité‖ meurt au pied du Prophète ;La Croix monte et s'étend‖ sur nous comme un abri ! »
Avant l'heure où, jadis,‖ ces choses arrivèrent,Tout homme était courbé,‖ le front pâle et flétri ;Quand ce cri fut jeté,‖ tous ils se relevèrent.
Détachant les nœuds lourds‖ du joug de plomb du Sort,Toutes les nations‖ à la fois s'écrièrent :« Ô Seigneur ! est-il vrai ?‖ le Destin est-il mort ? »
Et l'on vit remonter‖ vers le ciel, par volées,Les filles du Destin,‖ ouvrant avec effortLeurs ongles qui pressaient‖ nos races désolées ;
Sous leur robe aux longs plis‖ voilant leurs pieds d'airain,Leur main inexorable‖ et leur face inflexible ;Montant avec lenteur‖ en innombrable essaim,
D'un vol inaperçu,‖ sans ailes, insensible,Comme apparaît au soir,‖ vers l'horizon lointain,D'un nuage orageux‖ l'ascension paisible.
― Un soupir de bonheur‖ sortit du cœur humain ;La terre frissonna‖ dans son orbite immense,Comme un cheval frémit‖ délivré de son frein.
Tous les astres émus‖ restèrent en silence,Attendant avec l'Homme,‖ en la même stupeur,Le suprême décret‖ de la Toute-Puissance,
Quand ces filles du Ciel,‖ retournant au Seigneur,Comme ayant retrouvé‖ leurs régions natales,Autour de Jéhovah‖ se rangèrent en chœur,
D'un mouvement pareil‖ levant leurs mains fatales,Puis chantant d'une voix‖ leur hymne de douleur,Et baissant à la fois‖ leurs fronts calmes et pâles :
« Nous venons demander‖ la Loi de l'avenir.Nous sommes, ô Seigneur,‖ les froides DestinéesDont l'antique pouvoir‖ ne devait point faillir. »
« Nous roulions sous nos doigts‖ les jours et les années :Devons-nous vivre encore‖ ou devons-nous finir,Des Puissances du ciel,‖ nous, les fortes aînées ?
« Vous détruisez d'un coup‖ le grand piège du SortOù tombaient tour à tour‖ les races consternées.Faut-il combler la fosse‖ et briser le ressort ?
« Ne mènerons-nous plus‖ ce troupeau faible et morne,Ces hommes d'un moment,‖ ces condamnés à mort,Jusqu'au bout du chemin‖ dont nous posions la borne ?
« Le moule de la vie‖ était creusé par nous.Toutes les passions‖ y répandaient leur lave,Et les événements‖ venaient s'y fondre tous.
« Sur les tables d'airain‖ où notre loi se grave,Vous effacez le nom‖ de la FATALITÉ,Vous déliez les pieds‖ de l'homme notre esclave.
« Qui va porter le poids‖ dont s'est épouvantéTout ce qui fut créé ?‖ ce poids sur la pensée,Dont le nom est en bas :‖ RESPONSABILITÉ ? »
Il se fit un silence,‖ et la terre affaisséeS'arrêta comme fait‖ la barque sans rameursSur les flots orageux,‖ dans la nuit balancée.
Une voix descendit,‖ venant de ces hauteursOù s'engendrent, sans fin,‖ les mondes dans l'espace ;Cette voix de la terre‖ emplit les profondeurs :
« Retournez en mon nom.‖ Reines, je suis la Grâce.L'homme sera toujours‖ un nageur incertainDans les ondes du temps‖ qui se mesure et passe.
« Vous toucherez son front,‖ ô filles du Destin !Son bras ouvrira l'eau,‖ qu'elle soit haute ou basse,Voulant trouver sa place‖ et deviner sa fin.
« Il sera plus heureux,‖ se croyant maître et libre,En luttant contre vous‖ dans un combat mauvaisOù moi seule, d'en haut,‖ je tiendrai l'équilibre.
« De moi naîtra son souffle‖ et sa force à jamais.Son mérite est le mien,‖ sa loi perpétuelle :Faire ce que je veux‖ pour venir OÙ JE SAIS. »
Et le chœur descendit‖ vers sa proie éternelleAfin d'y ressaisir‖ sa dominationSur la race timide,‖ incomplète et rebelle.
On entendit venir‖ la sombre LégionEt retomber les pieds‖ des femmes inflexibles,Comme sur nos caveaux‖ tombe un cercueil de plomb.
Chacune prit chaque homme‖ en ses mains invisibles ;Mais, plus forte à présent‖ dans ce sombre duel,Notre âme en deuil combat‖ ces Esprits impassibles.
Nous soulevons parfois‖ leur doigt faux et cruel.La volonté transporte‖ à des hauteurs sublimesNotre front éclairé‖ par un rayon du ciel.
Cependant sur nos caps,‖ sur nos rocs, sur nos cimes,Leur doigt rude et fatal‖ se pose devant nous,Et, d'un coup, nous renverse‖ au fond des noirs abîmes.
Oh ! dans quel désespoir‖ nous sommes encor tous !Vous avez élargi‖ le COLLIER qui nous lie,Mais qui donc tient la chaîne ?‖ — Ah ! Dieu Juste, est-ce vous ?
Arbitre libre et fier‖ des actes de sa vie,Si notre cœur s'entr'ouvre‖ au parfum des vertus,S'il s'embrase à l'amour,‖ s'il s'élève au génie,
Que l'ombre des Destins,‖ Seigneur, n'oppose plusA nos belles ardeurs‖ une immuable entrave,A nos efforts sans fin‖ des coups inattendus !
Ô sujet d'épouvante‖ à troubler le plus brave !Question sans réponse‖ où vos saints se sont tus !Ô mystère ! ô tourment‖ de l'âme forte et grave !
Notre mot éternel‖ est-il : C'ÉTAIT ÉCRIT ?— SUR LE LIVRE DE DIEU,‖ dit l'Orient esclave ;Et l'Occident répond :‖ SUR LE LIVRE DU CHRIST.
Écrit au Maine-Giraud (Charente), 27 août 1849.
Versification
- Forme
- Terza rima sans vers clausule (terza rima)
- Rimes
- 41(aba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a création / action masculine, classiqueb Destinée / journée / bornée féminine, classiqueb profond / plomb / fond masculine, non classiqueb esclaves / d'entraves / graves féminine, classiqueb fatal / oriental masculine, classiqueb statues / abattues féminine, non classiquec colossal / égal masculine, classiquec épandues / éperdues féminine, classiquea pitié / humilié masculine, classiquea planète / athlète / Prophète féminine, classiqueb cri / meurtri masculine, classiquec abri / flétri masculine, classiquea arrivèrent / relevèrent / s'écrièrent féminine, classiquea Sort / mort / effort masculine, classiquea volées / désolées féminine, classiquea d'airain / essaim masculine, classiqueb inflexible / insensible / paisible féminine, classiqueb lointain / humain / frein masculine, classiqueb immense / silence / Toute-Puissance féminine, classiqueb stupeur / Seigneur masculine, classiqueb natales / fatales / pâles féminine, classiquec chœur / douleur masculine, classiquea l'avenir / faillir / finir masculine, classiqueb Destinées / années féminine, classiquec aînées / consternées féminine, classiquea Sort / ressort / mort masculine, classiquea morne / borne féminine, classiquea nous / tous masculine, classiqueb lave / grave / esclave féminine, classiqueb FATALITÉ / épouvanté / RESPONSABILITÉ masculine, classiqueb pensée / affaissée / balancée féminine, classiqueb rameurs / hauteurs / profondeurs masculine, classiqueb l'espace / Grâce féminine, classiqueb incertain / Destin / fin masculine, classiquec passe / basse féminine, classiquea libre / l'équilibre féminine, classiqueb mauvais / jamais / SAIS masculine, classiqueb perpétuelle / éternelle / rebelle féminine, classiqueb domination / Légion / plomb masculine, classiqueb inflexibles / invisibles / impassibles féminine, classiqueb duel / cruel / ciel masculine, classiqueb sublimes / cimes / abîmes féminine, classiqueb nous / tous / vous masculine, classiqueb lie / vie / génie féminine, classiqueb vertus / plus masculine, classiqueb entrave / brave féminine, classiquec inattendus / tus masculine, classiquec grave / esclave féminine, classiquea ÉCRIT / CHRIST masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
123 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, MDCCCLXXXIII· numérisation abu.cnam.fr· Sources