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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Pucelle d’Orléans, 1752

Chant Ii

Voltaire· strophe unique, décasyllabes, 509 vers

Argument Jeanne, armée par saint Denys, va trouver Charles VII à Tours ; ce qu’elle fit en chemin, et comment elle eut son brevet de pucelle.

Heureux cent fois‖ qui trouve un pucelage !C'est un grand bien ;‖ mais de toucher un cœurEst, à mon sens,‖ le plus cher avantage.Se voir aimé,‖ c'est là le vrai bonheur.Qu'importe, hélas !‖ d'arracher une fleur ?C'est à l'amour‖ à nous cueillir la rose.De très-grands clercs‖ ont gâté par leur gloseUn si beau texte ;‖ ils ont cru faire voirQue le plaisir‖ n'est point dans le devoir.Je veux contre eux‖ faire un jour un beau livre ;J'enseignerai‖ le grand art de bien vivre ;Je montrerai‖ qu'en réglant nos désirs,C'est du devoir‖ que viennent nos plaisirs.Dans cette honnête‖ et savante entreprise,Du haut des cieux‖ saint Denys m'aidera ;Je l'ai chanté,‖ sa main me soutiendra.En attendant,‖ il faut que je vous diseQuel fut l'effet‖ de sa sainte entremise.Vers les confins‖ du pays champenois,Où cent poteaux,‖ marqués de trois merlettes,Disaient aux gens :‖ « En Lorraine vous êtes, »Est un vieux bourg,‖ peu fameux autrefois ;Mais il mérite‖ un grand nom dans l'histoire,Car de lui vient‖ le salut et la gloireDes fleurs de lis‖ et du peuple gaulois.De Domremi‖ chantons tous le village ;Faisons passer‖ son beau nom d'âge en âge.O Domremi !‖ tes pauvres environsN'ont ni muscats,‖ ni pêches, ni citrons,Ni mine d'or,‖ ni bon vin qui nous damne ;Mais c'est à toi‖ que la France doit Jeanne.Jeanne y naquit :‖ certain curé du lieu,Faisant partout‖ des serviteurs à Dieu,Ardent au lit,‖ à table, à la prière,Moine autrefois,‖ de Jeanne fut le père ;Une robuste‖ et grasse chambrièreFut l'heureux moule‖ où ce pasteur jetaCette beauté,‖ qui les Anglais dompta.Vers les seize ans,‖ en une hôtellerieOn l'engagea‖ pour servir l'écurie,A Vaucouleurs ;‖ et déjà de son nomLa renommée‖ remplissait le canton.Son air est fier,‖ assuré, mais honnête ;Ses grands yeux noirs‖ brillent à fleur de tête ;Trente-deux dents‖ d'une égale blancheurSont l'ornement‖ de sa bouche vermeille,Qui semble aller‖ de l'une à l'autre oreille,Mais bien bordée‖ et vive en sa couleur,Appétissante,‖ et fraîche par merveille.Ses tetons bruns,‖ mais fermes comme un roc,Tentent la robe,‖ et le casque, et le froc.Elle est active,‖ adroite, vigoureuse,Et d'une main‖ potelée et nerveuseSoutient fardeaux,‖ verse cent brocs de vin,Sert le bourgeois,‖ le noble, et le robin ;Chemin faisant,‖ vingt soufflets distribueAux étourdis‖ dont l'indiscrète mainVa tâtonnant‖ sa cuisse ou gorge nue ;Travaille et rit‖ du soir jusqu'au matin,Conduit chevaux,‖ les panse, abreuve, étrille ;Et les pressant‖ de sa cuisse gentille,Les monte à cru‖ comme un soldat romain.O profondeur !‖ ô divine sagesse !Que tu confonds‖ l'orgueilleuse faiblesseDe tous ces grands‖ si petits à tes yeux !Que les petits‖ sont grands quand tu le veux !Ton serviteur‖ Denys le bienheureuxN'alla rôder‖ au palais des princesses,N'alla chez vous,‖ mesdames les duchesses ;Denys courut,‖ amis, qui le croirait ?Chercher l'honneur,‖ où ? dans un cabaret.Il était temps‖ que l'apôtre de FranceEnvers sa Jeanne‖ usât de diligence.Le bien public‖ était en grand hasard.De Satanas‖ la malice est connue ;Et, si le saint‖ fût arrivé plus tardD'un seul moment,‖ la France était perdue.Un cordelier‖ qu'on nommait Grisbourdon,Avec Chandos‖ arrivé d'Albion,Était alors‖ dans cette hôtellerie ;Il aimait Jeanne‖ autant que sa patrie.C'était l'honneur‖ de la pénaillerie ;De tous côtés‖ allant en mission ;Prédicateur,‖ confesseur, espion ;De plus, grand clerc‖ en la sorcellerie,Savant dans l'art‖ en Égypte sacré,Dans ce grand art‖ cultivé chez les mages,Chez les Hébreux,‖ chez les antiques sages,De nos savants‖ dans nos jours ignoré.Jours malheureux !‖ tout est dégénéré.En feuilletant‖ ses livres de cabale,Il vit qu'aux siens‖ Jeanne serait fatale,Qu'elle portait‖ dessous son court juponTout le destin‖ d'Angleterre et de France.Encouragé‖ par la noble assistanceDe son génie,‖ il jura son cordon,Son Dieu, son diable,‖ et saint François d'AssiseQu'à ses vertus‖ Jeanne serait soumise,Qu'il saisirait‖ ce beau palladion.Il s'écriait‖ en faisant l'oraison :« Je servirai‖ ma patrie et l'Église ;Moine et Breton,‖ je dois faire le bienDe mon pays,‖ et plus encor le mien. »Au même temps‖ un ignorant, un rustre,Lui disputait‖ cette conquête illustre :Cet ignorant‖ valait un cordelier,Car vous saurez‖ qu'il était muletier ;Le jour, la nuit,‖ offrant sans fin, sans terme,Son lourd service‖ et l'amour le plus ferme.L'occasion,‖ la douce égalité,Faisaient pencher‖ Jeanne de son côté ;Mais sa pudeur‖ triomphait de la flammeQui par les yeux‖ se glissait dans son âme.Le Grisbourdon‖ vit sa naissante ardeur :Mieux qu'elle encore‖ il lisait dans son cœur.Il vint trouver‖ ce rival si terrible ;Puis il lui tint‖ ce discours très-plausible :« Puissant héros,‖ qui passez au besoinTous les mulets‖ commis à votre soin,Vous méritez,‖ sans doute, la pucelle ;Elle a mon cœur‖ comme elle a tous vos vœux ;Rivaux ardents,‖ nous nous craignons tous deux,Et comme vous‖ je suis amant fidèle.Çà, partageons,‖ et, rivaux sans querelle,Tâtons tous deux‖ de ce morceau friandQu'on pourrait perdre‖ en se le disputant.Conduisez-moi‖ vers le lit de la belle ;J'évoquerai‖ le démon du dormir ;Ses doux pavots‖ vont soudain l'assoupir ;Et tour à tour‖ nous veillerons pour elle. »Incontinent‖ le père au grand cordonPrend son grimoire,‖ évoque le démonQui de Morphée‖ eut autrefois le nom.Ce pesant diable‖ est maintenant en France :Vers le matin,‖ lorsque nos avocatsVont s'enrouer‖ à commenter Cujas,Avec messieurs‖ il ronfle à l'audience ;L'après-dînée‖ il assiste aux sermonsDes apprentis‖ dans l'art de Massillon,A leur trois points,‖ à leurs citationsAux lieux communs‖ de leur belle éloquence ;Dans le parterre‖ il vient bâiller le soir.Aux cris du moine‖ il monte en son char noir,Par deux hiboux‖ traîné dans la nuit sombre.Dans l'air il glisse,‖ et doucement fend l'ombre.Les yeux fermés,‖ il arrive en bâillant,Se met sur Jeanne,‖ et tâtonne, et s'étend ;Et secouant‖ son pavot narcotique,Lui souffle au sein‖ vapeur soporifique.Tel on nous dit‖ que le moine Girard,En confessant‖ la gentille Cadière,Insinuait‖ de son souffle paillardDe diabloteaux‖ une ample fourmilière.Nos deux galants,‖ pendant ce doux sommeil,Aiguillonnés‖ du démon du réveil,Avaient de Jeanne‖ ôté la couverture.Déjà trois dés,‖ roulant sur son beau sein,Vont décider,‖ au jeu de saint Guilain,Lequel des deux‖ doit tenter l'aventure,Le moine gagne ;‖ un sorcier est heureux :Le Grisbourdon‖ se saisit des enjeux ;Il fond sur Jeanne.‖ O soudaine merveille !Denys arrive,‖ et Jeanne se réveille.O Dieu ! qu'un saint‖ fait trembler tout pécheur !Nos deux rivaux‖ se renversent de peur.Chacun d'eux fuit,‖ emportant dans le cœurAvec la crainte‖ un désir de mal faire.Vous avez vu,‖ sans doute, un commissaireCherchant de nuit‖ un couvent de Vénus ;Un jeune essaim‖ de tendrons demi-nusSaute du lit,‖ s'esquive, se dérobeAux yeux hagards‖ du noir pédant en robe :Ainsi fuyaient‖ mes paillards confondus.Denys s'avance‖ et réconforte Jeanne,Tremblante encor‖ de l'attentat profane ;Puis il lui dit :‖ « Vase d'élection,Le Dieu des rois,‖ par tes mains innocentes,Veut des Français‖ venger l'oppression,Et renvoyer‖ dans les champs d'AlbionDes fiers Anglais‖ les cohortes sanglantes.Dieu fait changer,‖ d'un souffle tout-puissant,Le roseau frêle‖ en cèdre du Liban,Sécher les mers,‖ abaisser les collines,Du monde entier‖ réparer les ruines.Devant tes pas‖ la foudre grondera ;Autour de toi‖ la terreur volera,Et tu verras‖ l'ange de la victoireOuvrir pour toi‖ les sentiers de la gloire.Suis-moi, renonce‖ à tes humbles travaux ;Viens placer Jeanne‖ au nombre des héros. »A ce discours‖ terrible et pathétique,Très-consolant‖ et très-théologique,Jeanne étonnée,‖ ouvrant un large bec,Crut quelque temps‖ que l'on lui parlait grec.La grâce agit :‖ cette augustine grâceDans son esprit‖ porte un jour efficace.Jeanne sentit‖ dans le fond de son cœurTous les élans‖ d'une sublime ardeur.Non, ce n'est plus‖ Jeanne la chambrière ;C'est un héros,‖ c'est une âme guerrière.Tel un bourgeois‖ humble, simple, grossier,Qu'un vieux richard‖ a fait son héritier,En un palais‖ fait changer sa chaumière :Son air honteux‖ devient démarche fière ;Les grands surpris‖ admirent sa hauteur,Et les petits‖ l'appellent monseigneur.Telle plutôt‖ cette heureuse grisetteQue la nature‖ ainsi que l'art formaPour le sérail‖ ou bien pour l'Opéra,Qu'une maman‖ avisée et discrèteAu noble lit‖ d'un fermier éleva,Et que l'Amour,‖ d'une main plus adrète,Sous un monarque‖ entre deux draps plaça.Sa vive allure‖ est un vrai port de reine,Ses yeux fripons‖ s'arment de majesté,Sa voix a pris‖ le ton de souveraine,Et sur son rang‖ son esprit s'est monté.Or pour hâter‖ leur auguste entreprise,Jeanne et Denys‖ s'en vont droit à l'église.Lors apparut‖ dessus le maître autel(Fille de Jean !‖ quelle fut ta surprise !)Un beau harnois‖ tout frais venu du ciel.Des arsenaux‖ du terrible empyrée,En cet instant,‖ par l'archange MichelLa noble armure‖ avait été tirée.On y voyait‖ l'armet de Débora ;Ce clou pointu,‖ funeste à Sisara ;Le caillou rond,‖ dont un berger fidèleDe Goliath‖ entama la cervelle ;Cette mâchoire‖ avec quoi combattitLe fier Samson‖ qui ses cordes rompitLorsqu'il se vit‖ vendu par sa donzelle ;Le coutelet‖ de la belle Judith,Cette beauté‖ si galamment perfide,Qui, pour le ciel‖ saintement homicide,Son cher amant‖ massacra dans son lit.A ces objets‖ la sainte émerveillée,De cette armure‖ est bientôt habillée ;Elle vous prend‖ et casque et corselet,Brassards, cuissards,‖ baudrier, gantelet,Lance, clou, dague,‖ épieu, caillou, mâchoire,Marche, s'essaye,‖ et brûle pour la gloire.Toute héroïne‖ a besoin d'un coursier ;Jeanne en demande‖ au triste muletier :Mais aussitôt‖ un âne se présente,Au beau poil gris,‖ à la voix éclatante,Bien étrillé,‖ sellé, bridé, ferré,Portant arçons‖ avec chanfrein doré,Caracolant,‖ du pied frappant la terre,Comme un coursier‖ de Thrace ou d'Angleterre.Ce beau grison‖ deux ailes possédaitSur son échine,‖ et souvent s'en servait.Ainsi Pégase,‖ au haut des deux collines,Portait jadis‖ neuf pucelles divines ;Et l'hippogriffe,‖ à la lune volant,Portait Astolphe‖ au pays de saint Jean.Mon cher lecteur‖ veut connaître cet âne,Qui vint alors‖ offrir sa croupe à Jeanne :Il le saura,‖ mais dans un autre chant.Je l'avertis‖ cependant qu'il révèreCet âne heureux‖ qui n'est pas sans mystère.Sur son grison‖ Jeanne a déjà sauté ;Sur son rayon‖ Denys est remonté :Tous deux s'en vont‖ vers les rives de LoirePorter au roi‖ l'espoir de la victoire.L'âne tantôt‖ trotte d'un pied léger,Tantôt s'élève‖ et fend les champs de l'air.Le cordelier,‖ toujours plein de luxure,Un peu remis‖ de sa triste aventure,Usant enfin‖ de ses droits de sorcier,Change en mulet‖ le pauvre muletier,Monte dessus,‖ chevauche, pique et jureQu'il suivra Jeanne‖ au bout de la nature.Le muletier,‖ en son mulet caché,Bât sur le dos,‖ crut gagner au marché ;Et du vilain‖ l'âme terrestre et crasseA peine vit‖ qu'elle eût changé de place.Jeanne et Denys‖ s'en allaient donc vers ToursChercher ce roi‖ plongé dans les amours.Près d'Orléans‖ comme ensemble ils passèrent,L'ost des Anglais‖ de nuit ils traversèrent.Ces fiers Bretons,‖ ayant bu tristement,Cuvaient leur vin,‖ dormaient profondément.Tout était ivre,‖ et goujats et vedettes ;On n'entendait‖ ni tambours ni trompettes :L'un dans sa tente‖ était couché tout nu,L'autre ronflait‖ sur son page étendu.Alors Denys,‖ d'une voix paternelle,Tint ces propos‖ tout bas à la pucelle :« Fille de bien,‖ tu sauras que Nisus,Étant un soir‖ aux tentes de Turnus,Bien secondé‖ de son cher Euryale,Rendit la nuit‖ aux Rutulois fatale.Le même advint‖ au quartier de Rhésus,Quand la valeur‖ du preux fils de Tydée,Par la nuit noire‖ et par Ulysse aidée,Sut envoyer,‖ sans danger, sans effort,Tant de Troyens‖ du sommeil à la mort.Tu peux jouir‖ de semblable victoire.Parle, dis-moi,‖ veux-tu de cette gloire ? »Jeanne lui dit :‖ « Je n'ai point lu l'histoire ;Mais je serais‖ de courage bien bas,De tuer gens‖ qui ne combattent pas. »Disant ces mots,‖ elle avise une tenteQue les rayons‖ de la lune brillanteFaisaient paraître‖ à ses yeux éblouisTente d'un chef‖ ou d'un jeune marquis.Cent gros flacons‖ remplis d'un vin exquisSont tout auprès.‖ Jeanne avec assuranceD'un grand pâté‖ prend les vastes débris,Et boit six coups‖ avec monsieur Denys,A la santé‖ de son bon roi de France.La tente était‖ celle de Jean Chandos,Fameux guerrier,‖ qui dormait sur le dos.Jeanne saisit‖ sa redoutable épée,Et sa culotte‖ en velours découpée.Ainsi jadis‖ David, aimé de Dieu,Ayant trouvé‖ Saül en certain lieu,Et lui pouvant‖ ôter très-bien la vie,De sa chemise‖ il lui coupa partie,Pour faire voir‖ à tous les potentatsCe qu'il put faire‖ et ce qu'il ne fit pas.Près de Chandos‖ était un jeune pageDe quatorze ans,‖ mais charmant pour son âge,Lequel montrait‖ deux globes faits au tour,Qu'on aurait pris‖ pour ceux du tendre Amour.Non loin du page‖ était une écritoire,Dont se servait‖ le jeune homme après boire,Quand tendrement‖ quelques vers il faisaitPour la beauté‖ qui son cœur séduisait.Jeanne prend l'encre,‖ et sa main lui dessineTrois fleurs de lis‖ juste dessous l'échine ;Présage heureux‖ du bonheur des Gaulois,Et monument‖ de l'amour de ses rois.Le bon Denys‖ voyait, se pâmant d'aise,Les lis français‖ sur une fesse anglaise.Qui fut penaud‖ le lendemain matin ?Ce fut Chandos,‖ ayant cuvé son vin ;Car s'éveillant,‖ il vit sur ce beau pageLes fleurs de lis.‖ Plein d'une juste rage,Il crie alerte,‖ il croit qu'on le trahit ;A son épée‖ il court auprès du lit ;Il cherche en vain,‖ l'épée est disparue ;Point de culotte ;‖ il se frotte la vue,Il gronde, il crie,‖ et pense fermementQue le grand diable‖ est entré dans le camp.Ah ! qu'un rayon‖ de soleil, et qu'un âne,Cet âne ailé‖ qui sur son dos à Jeanne,Du monde entier‖ feraient bientôt le tour !Jeanne et Denys‖ arrivent à la cour.Le doux prélat‖ sait par expérienceQu'on est railleur‖ à cette cour de France.Il se souvient‖ des propos insolentsQue Richemont‖ lui tint dans Orléans,Et ne veut plus‖ à pareille aventureD'un saint évêque‖ exposer la figure.Pour son honneur‖ il prit un nouveau tour ;Il s'affubla‖ de la triste encolureDu bon Roger,‖ seigneur de Baudricour,Preux chevalier‖ et ferme catholique,Hardi parleur,‖ loyal et véridique ;Malgré cela,‖ pas trop mal à la cour.« Eh ! jour de dieu !‖ dit-il, parlant au prince,Vous languissez‖ au fond d'une province,Esclave roi,‖ par l'Amour enchaîné !Quoi ! votre bras‖ indignement repose !Ce front royal,‖ ce front n'est couronnéQue de tissus‖ et de myrte et de rose !Et vous laissez‖ vos cruels ennemis,Rois dans la France‖ et sur le trône assis !Allez mourir,‖ ou faites la conquêteDe vos États‖ ravis par ces mutins :Le diadème‖ est fait pour votre tête,Et les lauriers‖ n'attendent que vos mains.Dieu, dont l'esprit‖ allume mon courage ;Dieu, dont ma voix‖ annonce le langage,De sa faveur‖ est prêt à vous couvrir.Osez le croire,‖ osez vous secourir :Suivez du moins‖ cette auguste amazone ;C'est votre appui,‖ c'est le soutien du trône ;C'est par son bras‖ que le maître des roisVeut rétablir‖ nos princes et nos lois.Jeanne avec vous‖ chassera la familleDe cet Anglais‖ si terrible et si fort :Devenez homme ;‖ et, si c'est votre sortD'être à jamais‖ mené par une fille,Fuyez au moins‖ celle qui vous perdit,Qui votre cœur‖ dans ses bras amollit ;Et, digne enfin‖ de ce secours étrange,Suivez les pas‖ de celle qui vous venge. »L'amant d'Agnès‖ eut toujours dans le cœur,Avec l'amour,‖ un très-grand fond d'honneur.Du vieux soldat‖ le discours pathétiqueA dissipé‖ son sommeil léthargique,Ainsi qu'un ange,‖ un jour, du haut des airs,De sa trompette‖ ébranlant l'univers,Rouvrant la tombe,‖ animant la poussière,Rappellera‖ les morts à la lumière.Charle éveillé,‖ Charle bouillant d'ardeur,Ne lui répond‖ qu'en s'écriant : « Aux armes ! »Les seuls combats‖ à ses yeux ont des charmes.Il prend sa pique,‖ il brûle de fureur.Bientôt après‖ la première chaleurDe ces transports‖ où son âme est en proie,Il voulut voir‖ si celle qu'on envoieVient de la part‖ du diable ou du Seigneur,Ce qu'il doit croire,‖ et si ce grand prodigeEst en effet‖ ou miracle ou prestige.Donc se tournant‖ vers la fière beauté,Le roi lui dit‖ d'un ton de majestéQui confondrait‖ tout autre fille qu'elle :« Jeanne, écoutez :‖ Jeanne, êtes-vous pucelle ? »Jeanne lui dit :‖ « O grand sire, ordonnezQue médecins,‖ lunettes sur le nez,Matrones, clercs,‖ pédants, apothicaires,Viennent sonder‖ ces féminins mystères ;Et si quelqu'un‖ se connaît à cela,Qu'il trousse Jeanne,‖ et qu'il regarde là. »A sa réponse‖ et sage et mesurée,Le roi vit bien‖ qu'elle était inspirée.« Or sus, dit-il,‖ si vous en savez tant,Fille de bien,‖ dites-moi dans l'instantCe que j'ai fait‖ cette nuit à ma belle ;Mais parlez net.‖ — Rien du tout, » lui dit-elle.Le roi surpris‖ soudain s'agenouilla,Cria tous haut :‖ « Miracle ! » et se signa.Incontinent‖ la cohorte fourrée,Bonnet en tête,‖ Hippocrate à la main,Vint observer‖ le pur et noble seinDe l'amazone‖ à leurs regards livrée :On la met nue,‖ et monsieur le doyen,Ayant le tout‖ considéré très-bien,Dessus, dessous,‖ expédie à la belleEn parchemin‖ un brevet de pucelle.L'esprit tout fier‖ de ce brevet sacré,Jeanne soudain‖ d'un pas délibéréRetourne au roi,‖ devant lui s'agenouille,Et, déployant‖ la superbe dépouille,Que sur l'Anglais‖ elle a prise en passant :« Permets, dit-elle,‖ ô mon maître puissant !Que, sous tes lois,‖ la main de ta servanteOse ranger‖ la France gémissante.Je remplirai‖ les oracles divins :J'ose à tes yeux‖ jurer par mon courage,Par cette épée,‖ et par mon pucelage,Que tu seras‖ huilé bientôt à Reims :Tu chasseras‖ les anglaises cohortesQui d'Orléans‖ environnent les portes.Viens accomplir‖ tes augustes destins ;Viens, et de Tours‖ abandonnant la rive,Dès ce moment‖ souffre que je te suive. »Les courtisans,‖ autour d'elle pressés,Les yeux au ciel‖ et vers Jeanne adressés,Battent des mains,‖ l'admirent, la secondent.Cent cris de joie‖ à son discours répondent.Dans cette foule‖ il n'est point de guerrierQui ne voulût‖ lui servir d'écuyer,Porter sa lance,‖ et lui donner sa vie ;Il n'en est point‖ qui ne soit possédéEt de la gloire,‖ et de la noble envieDe lui ravir‖ ce qu'elle a tant gardé.Prêt à partir,‖ chaque officier s'empresse :L'un prend congé‖ de sa vieille maîtresse ;L'un, sans argent,‖ va droit à l'usurier ;L'autre à son hôte,‖ et compte sans payer.Denys a fait‖ déployer l'oriflamme.A cet aspect,‖ le roi Charles s'enflammeD'un noble espoir‖ à sa valeur égal.Cet étendard‖ aux ennemis fatal,Cette héroïne,‖ et cet âne aux deux ailes,Tout lui promet‖ des palmes immortelles.Denys voulut,‖ en partant de ces lieux,Des deux amants‖ épargner les adieux.On eût versé‖ des larmes trop amères,On eût perdu‖ des heures toujours chères.Agnès dormait,‖ quoiqu'il fût un peu tard :Elle était loin‖ de craindre un tel départ.Un songe heureux,‖ dont les erreurs la frappent,Lui retraçait‖ des plaisirs qui s'échappent.Elle croyait‖ tenir entre ses brasLe cher amant‖ dont elle est souveraine ;Songe flatteur,‖ tu trompais ses appas :Son amant fuit,‖ et saint Denys l'entraîne.Tel dans Paris‖ un médecin prudentForce au régime‖ un malade gourmand,A l'appétit‖ se montre inexorable,Et sans pitié‖ le fait sortir de table.Le bon Denys‖ eut à peine arrachéLe roi de France‖ à son charmant péché,Qu'il courut vite‖ à son ouaille chère,A sa pucelle,‖ à sa fille guerrière.Il a repris‖ son air de bienheureux,Son ton dévot,‖ ses plats et courts cheveux,L'anneau bénit,‖ la crosse pastorale,Ses gants, sa croix,‖ sa mitre épiscopale.« Va, lui dit-il,‖ sers la France et son roi ;Mon œil bénin‖ sera toujours sur toi.Mais au laurier‖ du courage héroïqueJoins le rosier‖ de la vertu pudique.Je conduirai‖ tes pas dans Orléans.Lorsque Talbot,‖ le chef des mécréants,Le cœur saisi‖ du démon de luxure,Croira tenir‖ sa présidente impure,Il tombera‖ sous ton robuste bras.Punis son crime,‖ et ne l'imite pas.Sois à jamais‖ dévote avec courage.Je pars, adieu ;‖ pense à ton pucelage. »La belle fit‖ un serment solennel ;Et son patron‖ repartit pour le ciel.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
1[ababb] 153[aa] 3[abbaa] 3[abbacca] 5[aaa] 1[abbab] 1[ababccb] 7[abab] 9[abba] 6[aabba] 1[abbaccca] 2[abaab] 1[abbacac] 1[aababcbc] 1[aababccb]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a pucelage / avantage féminine, classiqueb cœur / bonheur / fleur masculine, classiquec rose / glose féminine, classiqued voir / devoir masculine, classiquee livre / vivre féminine, classiquef désirs / plaisirs masculine, classiqueg entreprise / dise / entremise féminine, classiqueh m'aidera / soutiendra masculine, classiquei champenois / autrefois / gaulois masculine, classiquej merlettes / êtes féminine, classiquek l'histoire / gloire féminine, classiquel village / âge féminine, classiquem environs / citrons masculine, classiquen damne / Jeanne féminine, classiqueo lieu / Dieu masculine, classiquep prière / père / chambrière féminine, classiqueq jeta / dompta masculine, classiquer hôtellerie / l'écurie féminine, classiques nom / canton masculine, classiquet honnête / tête féminine, classiqueu blancheur / couleur masculine, classiquev vermeille / oreille / merveille féminine, classiquew roc / froc masculine, classiquex vigoureuse / nerveuse féminine, classiquey vin / robin masculine, classiquez distribue / nue féminine, classiquea main / matin / romain masculine, classiqueb étrille / gentille féminine, classiquec sagesse / faiblesse féminine, classiqued yeux / veux / bienheureux masculine, classiquee princesses / duchesses féminine, classiquef croirait / cabaret masculine, classiqueg France / diligence féminine, classiqueh hasard / tard masculine, classiquei connue / perdue féminine, classiquej Grisbourdon / d'Albion masculine, classiquek hôtellerie / patrie féminine, classiquel pénaillerie / sorcellerie féminine, classiquem mission / espion masculine, classiquen sacré / ignoré / dégénéré masculine, classiqueo mages / sages féminine, classiquep cabale / fatale féminine, classiqueq jupon / cordon masculine, classiquer France / assistance féminine, classiques d'Assise / soumise / l'Église féminine, classiquet palladion / l'oraison masculine, classiqueu bien / mien masculine, classiquev rustre / illustre féminine, classiquew cordelier / muletier masculine, classiquex terme / ferme féminine, classiquey égalité / côté masculine, classiquez flamme / âme féminine, classiquea ardeur / cœur masculine, classiqueb terrible / très-plausible féminine, classiquec besoin / soin masculine, classiqued pucelle / fidèle féminine, classiquee vœux / deux masculine, classiquef querelle / belle / elle féminine, classiqueg friand / disputant masculine, classiqueh dormir / l'assoupir masculine, classiquei cordon / démon / nom masculine, classiquej France / l'audience / éloquence féminine, classiquek avocats / Cujas masculine, classiquel sermons / Massillon / citations masculine, classiquem soir / noir masculine, classiquen sombre / l'ombre féminine, classiqueo bâillant / s'étend masculine, classiquep narcotique / soporifique féminine, classiqueq Girard / paillard masculine, classiquer Cadière / fourmilière féminine, classiques sommeil / réveil masculine, classiquet couverture / l'aventure féminine, classiqueu sein / Guilain masculine, classiquev heureux / enjeux masculine, classiquew merveille / réveille féminine, non classiquex pécheur / peur / cœur masculine, non classiquey faire / commissaire féminine, classiquez Vénus / demi-nus / confondus masculine, classiquea dérobe / robe féminine, classiqueb Jeanne / profane féminine, classiquec d'élection / l'oppression / d'Albion masculine, classiqued innocentes / sanglantes féminine, classiquee tout-puissant / Liban masculine, classiquef collines / ruines féminine, classiqueg grondera / volera masculine, classiqueh victoire / gloire féminine, classiquei travaux / héros masculine, classiquej pathétique / très-théologique féminine, classiquek bec / grec masculine, classiquel grâce / efficace féminine, classiquem cœur / ardeur masculine, classiquen chambrière / guerrière féminine, classiqueo grossier / héritier masculine, classiquep chaumière / fière féminine, classiqueq hauteur / monseigneur masculine, classiquer grisette / discrète / adrète féminine, classiques forma / l'Opéra masculine, classiquet éleva / plaça masculine, classiqueu reine / souveraine féminine, non classiquev majesté / monté masculine, classiquew entreprise / l'église / surprise féminine, classiquex autel / ciel / Michel masculine, classiquey empyrée / tirée féminine, classiquez Débora / Sisara masculine, classiquea fidèle / cervelle / donzelle féminine, classiqueb combattit / rompit masculine, classiquec Judith / lit masculine, classiqued perfide / homicide féminine, classiquee émerveillée / habillée féminine, classiquef corselet / gantelet masculine, classiqueg mâchoire / gloire féminine, classiqueh coursier / muletier masculine, classiquei présente / éclatante féminine, classiquej ferré / doré masculine, classiquek terre / d'Angleterre féminine, classiquel possédait / servait masculine, classiquem collines / divines féminine, classiquen volant / Jean / chant masculine, classiqueo âne / Jeanne féminine, classiquep révère / mystère féminine, classiqueq sauté / remonté masculine, classiquer Loire / victoire féminine, classiques léger / l'air / sorcier masculine, classiquet luxure / aventure féminine, classiqueu muletier / caché / marché masculine, classiquev jure / nature féminine, classiquew crasse / place féminine, classiquex Tours / amours masculine, classiquey passèrent / traversèrent féminine, classiquez tristement / profondément masculine, classiquea vedettes / trompettes féminine, classiqueb nu / étendu masculine, classiquec paternelle / pucelle féminine, classiqued Nisus / Turnus / Rhésus masculine, classiquee Euryale / fatale féminine, classiquef Tydée / aidée féminine, classiqueg effort / mort masculine, classiqueh victoire / gloire / l'histoire féminine, non classiquei bas / pas masculine, classiquej tente / brillante féminine, non classiquek éblouis / marquis masculine, classiquel exquis / débris / Denys masculine, classiquem assurance / France féminine, classiquen Chandos / dos masculine, équivalenteo épée / découpée féminine, classiquep Dieu / lieu masculine, classiqueq vie / partie féminine, non classiquer potentats / pas masculine, classiques page / âge féminine, classiquet tour / Amour masculine, classiqueu écritoire / boire féminine, classiquev faisait / séduisait masculine, classiquew dessine / l'échine féminine, classiquex Gaulois / rois masculine, classiquey d'aise / anglaise féminine, classiquez matin / vin masculine, classiquea page / rage féminine, classiqueb trahit / lit masculine, classiquec disparue / vue féminine, classiqued fermement / camp masculine, classiquef tour / cour masculine, classiqueg expérience / France féminine, classiqueh insolents / Orléans masculine, classiquei aventure / figure / encolure féminine, classiquej tour / Baudricour / cour masculine, classiquek catholique / véridique féminine, classiquel prince / province féminine, classiquem enchaîné / couronné masculine, classiquen repose / rose féminine, classiqueo ennemis / assis masculine, classiquep conquête / tête féminine, classiqueq mutins / mains masculine, classiquer courage / langage féminine, classiques couvrir / secourir masculine, classiquet amazone / trône féminine, classiqueu rois / lois masculine, classiquev famille / fille féminine, classiquew fort / sort masculine, classiquex perdit / amollit masculine, classiquey étrange / venge féminine, classiquez cœur / d'honneur masculine, classiquea pathétique / léthargique féminine, classiqueb airs / l'univers masculine, classiquec poussière / lumière féminine, classiqued d'ardeur / fureur masculine, non classiquee armes / charmes féminine, classiquef chaleur / Seigneur masculine, classiqueg proie / envoie féminine, classiqueh prodige / prestige féminine, classiquei beauté / majesté masculine, classiquej qu'elle / pucelle féminine, classiquek ordonnez / nez masculine, classiquel apothicaires / mystères féminine, classiquem cela / là masculine, classiquen mesurée / inspirée féminine, classiqueo tant / l'instant masculine, classiquep belle / dit-elle féminine, classiqueq s'agenouilla / signa masculine, classiquer fourrée / livrée féminine, classiques main / sein masculine, classiquet doyen / très-bien masculine, classiqueu belle / pucelle féminine, classiquev sacré / délibéré masculine, classiquew s'agenouille / dépouille féminine, classiquex passant / puissant masculine, classiquey servante / gémissante féminine, classiquez divins / Reims / destins masculine, classiquea courage / pucelage féminine, classiqueb cohortes / portes féminine, classiquec rive / suive féminine, classiqued pressés / adressés masculine, classiquee secondent / répondent féminine, classiquef guerrier / d'écuyer masculine, classiqueg vie / envie féminine, classiqueh possédé / gardé masculine, classiquei s'empresse / maîtresse féminine, classiquej l'usurier / payer masculine, classiquek l'oriflamme / s'enflamme féminine, classiquel égal / fatal masculine, classiquem ailes / immortelles féminine, classiquen lieux / adieux masculine, classiqueo amères / chères féminine, classiquep tard / départ masculine, classiqueq frappent / s'échappent féminine, classiquer bras / appas masculine, classiques souveraine / l'entraîne féminine, classiquet prudent / gourmand masculine, classiqueu inexorable / table féminine, classiquev arraché / péché masculine, classiquew chère / guerrière féminine, classiquex bienheureux / cheveux masculine, classiquey pastorale / épiscopale féminine, classiquez roi / toi masculine, classiquea héroïque / pudique féminine, classiqueb Orléans / mécréants masculine, classiquec luxure / impure féminine, classiqued bras / pas masculine, classiquef solennel / ciel masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

509 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète de Voltaire, Paris, Furne, Libraire-Éditeur, 1835· numérisation poesies.net· Sources