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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Pucelle d’Orléans, 1752

Chant Vi

Voltaire· strophe unique, décasyllabes, 477 vers

Argument Aventure d’Agnès et de Monrose. Temple de la Renommée. Aventure tragique de Dorothée.

Quittons l'enfer,‖ quittons ce gouffre immonde,Où Grisbourdon‖ brûle avec Lucifer :Dressons mon vol‖ aux campagnes de l'air,Et revoyons‖ ce qui se passe au monde.Ce monde, hélas !‖ est bien un autre enfer.Je vois partout‖ l'innocente proscrite,L'homme de bien‖ flétri par l'hypocrite ;L'esprit, le goût,‖ les beaux-arts éperdus,Sont envolés,‖ ainsi que les vertus ;Une rampante‖ et lâche politiqueTient lieu de tout,‖ est le mérite unique ;Le zèle affreux‖ des dangereux dévotsContre le sage‖ arme la main des sots ;Et l'intérêt,‖ ce vil roi de la terre,Pour qui l'on fait‖ et la paix et la guerre,Triste et pensif,‖ auprès d'un coffre-fortVend le plus faible‖ aux crimes du plus fort.Chétifs mortels,‖ insensés et coupables,De tant d'horreurs‖ à quoi bon vous noircir ?Ah, malheureux !‖ qui péchez sans plaisir,Dans vos erreurs‖ soyez plus raisonnables ;Soyez au moins‖ des pécheurs fortunés ;Et, puisqu'il faut‖ que vous soyez damnés,Damnez-vous donc‖ par des fautes aimables,Agnès Sorel‖ sut en user ainsi.On ne lui peut‖ reprocher en sa vieQue les douceurs‖ d'une tendre folie.Je lui pardonne,‖ et je pense qu'aussiDieu tout clément‖ aura pris pitié d'elle :En paradis‖ tout saint n'est point pucelle ;Le repentir‖ est vertu du pécheur.Quand Jeanne d'Arc‖ défendait son honneur,Et que du fil‖ de sa céleste épéeDe Grisbourdon‖ la tête fut tranchée,Notre âne ailé,‖ qui dessus son harnoisPortait en l'air‖ le chevalier Dunois,Conçut alors‖ le caprice profaneDe l'éloigner,‖ et de l'ôter à Jeanne.Quelle raison‖ en avait-il ? L'amour,Le tendre amour,‖ et la naissante envieDont en secret‖ son âme était saisie.L'ami lecteur‖ apprendra quelque jourQuel trait de flamme,‖ et quel idée hardiePressait déjà‖ ce héros d'Arcadie.L'animal saint‖ eut donc la fantaisieDe s'envoler‖ devers la Lombardie ;Le bon Denys‖ en secret conseillaCette escapade‖ à sa monture ailée.Vous demandez,‖ lecteur, pourquoi cela.C'est que Denys‖ lut dans l'âme troubléeDe son bel âne‖ et de son beau bâtard.Tous deux brûlaient‖ d'un feu qui tôt ou tardAurait pu nuire‖ à la cause commune,Perdre la France,‖ et Jeanne, et sa Fortune.Denys pensa‖ que l'absence et le tempsLes guériraient‖ de leurs amours naissants.Denys encore‖ avait en cette affaireUn autre but,‖ une bonne œuvre à faire.Craignez, lecteur,‖ de blâmer ses desseins ;Et respectez‖ tout ce que font les saints.L'âne céleste,‖ où Denys met sa gloire,S'envola donc‖ loin des rives de Loire,Droit vers le Rhône,‖ et Dunois stupéfaitA tire d'aile‖ est porté comme un trait.Il regardait‖ de loin son héroïne,Qui, toute nue,‖ et le fer à la main,Le cœur ému‖ d'une fureur divine,Rouge de sang‖ se frayait un chemin.Hermaphrodix‖ veut l'arrêter en vain ;Ses farfadets,‖ son peuple aérien,En cent façons‖ volent sur son passage ;Jeanne s'en moque,‖ et passe avec courage.Lorsqu'en un bois‖ quelque jeune imprudentVoit une ruche,‖ et, s'approchant, admireL'art étonnant‖ de ce palais de cire ;De toutes parts‖ en essaim bourdonnantSur mon badaud‖ s'en vient fondre avec rage,Un peuple ailé‖ lui couvre le visage :L'homme piqué‖ court à tort, à travers ;De ses deux mains‖ il frappe, il se démène,Dissipe, tue,‖ écrase par centaineCette canaille‖ habitante des airs.C'était ainsi‖ que la Pucelle fièreChassait au loin‖ cette foule légère.A ses genoux‖ le chétif muletier,Craignant pour soi‖ le sort du cordelier,Tremble et s'écrie :‖ « O Pucelle ! ô ma mie !Dans l'écurie‖ autrefois tant servie !Quelle furie !‖ épargne au moins ma vie ;Que les honneurs‖ ne changent point tes mœurs !Tu vois mes pleurs,‖ ah, Jeanne ! je me meurs. »Jeanne répond :‖ « Faquin, je te fais grâce ;Dans ton vil sang,‖ de fange tout chargé,Ce fer divin‖ ne sera point plongé.Végète encor,‖ et que ta lourde masseAit à l'instant‖ l'honneur de me porter :Je ne te puis‖ en mulet translater ;Mais ne m'importe‖ ici de ta figure ;Homme ou mulet,‖ tu seras ma monture.Dunois m'a pris‖ l'âne qui fut pour moi,Et je prétends‖ le retrouver en toi.Çà, qu'on se courbe.‖ Elle dit, et la bêteBaisse à l'instant‖ sa chauve et lourde tête,Marche des mains,‖ et Jeanne sur son dosVa dans les champs‖ affronter les héros.Pour le génie,‖ il jura par son pèreDe tourmenter‖ toujours les bons Français ;Son cœur navré‖ pencha vers les Anglais ;Il se promit,‖ dans sa juste colère,De se venger‖ du tour qu'on lui jouait,De bien punir‖ tout Français indiscretQui pour son dam‖ passerait sur sa terre.Il fait bâtir‖ au plus vite un châteauD'un goût bizarre,‖ et tout à fait nouveau,Un labyrinthe,‖ un piège où sa vengeanceVeut attraper‖ les héros de la France.Mais que devint‖ la belle Agnès Sorel ?Vous souvient-il‖ de son trouble cruel ?Comme elle fut‖ interdite, éperdue,Quand Jean Chandos‖ l'embrassait toute nue ?Ce Jean Chandos‖ s'élança de ses brasTrès-brusquement,‖ et courut aux combats.La belle Agnès‖ crut sortir d'embarras.De son danger‖ encor toute surprise,Elle jurait‖ de n'être jamais priseA l'avenir‖ en un semblable cas.Au bon roi Charle‖ elle jurait tout basD'aimer toujours‖ ce roi qui n'aime qu'elle,De respecter‖ ce tendre et doux lien,Et de mourir‖ plutôt qu'être infidèle :Mais il ne faut‖ jamais jurer de rien.Dans ce fracas,‖ dans ce trouble effroyable,D'un camp surpris‖ tumulte inséparable,Quand chacun court,‖ officier et soldat,Que l'un s'enfuit‖ et que l'autre combat,Que les valets,‖ fripons suivant l'armée,Pillent le camp,‖ de peur des ennemis :Parmi les cris,‖ la poudre et la fumée,La belle Agnès,‖ se voyant sans habits,Du grand Chandos‖ entre en la garde-robe ;Puis avisant‖ chemise, mules, robe,Saisit le tout‖ en tremblant et sans bruit ;Même elle prend‖ jusqu'au bonnet de nuit.Tout vint à point :‖ car de bonne fortuneElle aperçut‖ une jument bai-brune,Bride à la bouche‖ et selle sur le dos,Que l'on devait‖ amener à Chandos.Un écuyer,‖ vieil ivrogne intrépide,Tout en dormant‖ la tenait par la bride.L'adroite Agnès‖ s'en va subtilementOter la bride‖ à l'écuyer dormant ;Puis, se servant‖ de certaine escabelle,Y pose un pied,‖ monte, se met en selle,Pique et s'en va,‖ croyant gagner les bois,Pleine de crainte‖ et de joie à la fois.L'ami Bonneau‖ court à pied dans la plaine,En maudissant‖ sa pesante bedaine,Ce beau voyage,‖ et la guerre, et la cour,Et les Anglais,‖ et Sorel, et l'amour.Or de Chandos‖ le très-fidèle page(Monrose était‖ le nom du personnage),Qui revenait‖ ce matin d'un message,Voyant de loin‖ tout ce qui se passait,Cette jument‖ qui vers le bois courait,Et de Chandos‖ la robe et le bonnet,Devinant mal‖ ce que ce pouvait être,Crut fermement‖ que c'était son cher maître,Qui loin du camp‖ demi-nu s'enfuyait.Épouvanté‖ de l'étrange aventure,D'un coup de fouet‖ il hâte sa monture,Galope, et crie :‖ « Ah, mon maître ! ah, seigneur !Vous poursuit-on ?‖ Charlot est-il vainqueur ?Où courez-vous ?‖ Je vais partout vous suivre :Si vous mourez,‖ je cesserai de vivre. »Il dit, et vole,‖ et le vent emportaitLui, son cheval,‖ et tout ce qu'il disait.La belle Agnès,‖ qui se croit poursuivie,Court dans le bois,‖ au péril de sa vie ;Le page y vole,‖ et plus elle s'enfuit,Plus notre Anglais‖ avec ardeur la suit.La jument bronche,‖ et la belle éperdue,Jetant un cri‖ dont retentit la nue,Tombe à côté‖ sur la terre étendue.Le page arrive,‖ aussi prompt que les vents ;Mais il perdit‖ l'usage de ses sens,Quand cette robe‖ ouverte et voltigeanteLui découvrit‖ une beauté touchante,Un sein d'albâtre,‖ et les charmants trésorsDont la nature‖ enrichissait son corps.Bel Adonis,‖ telle fut ta surprise,Quand la maîtresse‖ et de Mars et d'Anchise,Du haut des cieux,‖ le soir, au coin d'un bois,S'offrit à toi‖ pour la première fois.Vénus sans doute‖ avait plus de parure ;Une jument‖ n'avait point renverséSon corps divin,‖ de fatigue harassé ;Bonnet de nuit‖ n'était point sa coiffure ;Son cul d'ivoire‖ était sans meurtrissure :Mais Adonis,‖ à ces attraits tout nus,Balancerait‖ entre Agnès et Vénus.Le jeune Anglais‖ se sentit l'âme atteinteD'un feu mêlé‖ de respect et de crainte ;Il prend Agnès,‖ et l'embrasse en tremblant :« Hélas ! dit-il,‖ seriez-vous point blessée ? »Agnès sur lui‖ tourne un œil languissant,Et d'une voix‖ timide, embarrassée,En soupirant‖ elle lui parle ainsi :« Qui que tu sois‖ qui me poursuis ici,Si tu n'as point‖ un cœur né pour le crime,N'abuse point‖ du malheur qui m'opprime ;Jeune étranger,‖ conserve mon honneur,Sois mon appui,‖ sois mon libérateur. »Elle ne put‖ en dire davantage :Elle pleura,‖ détourna son visage,Triste, confuse,‖ et tout bas promettantD'être fidèle‖ au bon roi son amant.Monrose ému‖ fut un temps en silence ;Puis il lui dit‖ d'un ton tendre et touchant :« O de ce monde‖ adorable ornement,Que sur les cœurs‖ vous avez de puissance !Je suis à vous,‖ comptez sur mon secours ;Vous disposez‖ de mon cœur, de mes jours,De tout mon sang ;‖ ayez tant d'indulgenceQue d'accepter‖ que j'ose vous servir :Je n'en veux point‖ une autre récompense ;C'est être heureux‖ que de vous secourir. »Il tire alors‖ un flacon d'eau des carmes ;Sa main timide‖ en arrose ses charmes,Et les endroits‖ de roses et de lisQu'avaient la selle‖ et la chute meurtris.La belle Agnès‖ rougissait sans colère,Ne trouvait point‖ sa main trop téméraire,Et le lorgnait‖ sans bien savoir pourquoi,Jurant toujours‖ d'être fidèle au roi.Le page ayant‖ employé sa bouteille« Rare beauté,‖ dit-il, je vous conseilleDe cheminer‖ jusques au bourg voisin :Nous marcherons‖ par ce petit chemin.Dedans ce bourg‖ nul soldat ne demeure ;Nous y serons‖ avant qu'il soit une heureJ'ai de l'argent ;‖ et l'on vous trouveraEt coiffe, et jupe,‖ et tout ce qu'il faudraPour habiller‖ avec plus de décenceUne beauté‖ digne d'un roi de France. »La dame errante‖ approuva son avis ;Monrose était‖ si tendre et si soumis,Était si beau,‖ savait à tel point vivre,Qu'on ne pouvait‖ s'empêcher de le suivre.Quelque censeur,‖ interrompant le filDe mon discours,‖ dira : « Mais se peut-ilQu'un étourdi,‖ qu'un jeune homme, qu'un page,Fût près d'Agnès‖ respectueux et sage,Qu'il ne prît point‖ la moindre liberté ? »Ah ! laissez là‖ vos censures rigides ;Ce page aimait ;‖ et, si la voluptéNous rend hardis,‖ l'amour nous rend timides.Agnès et lui‖ marchaient donc vers ce bourg,S'entretenant‖ de beaux propos d'amour,D'exploits de guerre‖ et de chevalerie,De vieux romans‖ pleins de galanterie.Notre écuyer,‖ de cent pas en cent pas,S'approchait d'elle,‖ et baisait ses beaux bras,Le tout d'un air‖ respectueux et tendre ;La belle Agnès‖ ne savait s'en défendre :Mais rien de plus ;‖ ce jeune homme de bienVoulait beaucoup,‖ et ne demandait rien.Dedans le bourg‖ ils sont entrés à peine,Dans un logis‖ son écuyer la mèneBien fatiguée :‖ Agnès entre deux drapsModestement‖ repose ses appas.Monrose court,‖ et va tout hors d'haleineChercher partout‖ pour dignement servir,Alimenter,‖ chauffer, coiffer, vêtirCette beauté‖ déjà sa souveraine.Charmant enfant‖ dont l'amour et l'honneurOnt pris plaisir‖ à diriger le cœur,Où sont les gens,‖ dont la sagesse égaleLes procédés‖ de ton âme loyale ?Dans ce logis‖ (je ne puis le nier)De Jean Chandos‖ logeait un aumônier.Tout aumônier‖ est plus hardi qu'un page :Le scélérat,‖ informé du voyageDu beau Monrose‖ et de la belle Agnès,Et trop instruit‖ que dans son voisinageA quatre pas‖ reposaient tant d'attraits,Pressé soudain‖ de son désir infâme,Les yeux ardents,‖ le sang rempli de flamme,Le corps en rut,‖ de luxure enivré,Entre en jurant‖ comme un désespéré,Ferme la porte,‖ et les deux rideaux tire.Mais, cher lecteur,‖ il convient de te direCe que faisait‖ en ce même momentLe beau Dunois‖ sur son âne volant.Au haut des airs,‖ où les Alpes chenuesPortent leur tête,‖ et divisent les nues,Vers ce rocher‖ fendu par Annibal,Fameux passage‖ aux Romains si fatal,Qui voit le ciel‖ s'arrondir sur sa tête,Et sous ses pieds‖ se former la tempête,Est un palais‖ de marbre transparent,Sans toit ni porte,‖ ouvert à tout venant.Tous les dedans‖ sont des glaces fidèles ;Si que chacun‖ qui passe devant elles,Ou belle ou laide,‖ ou jeune homme ou barbon,Peut se mirer‖ tant qu'il lui semble bon.Mille chemins‖ mènent devers l'empireDe ces beaux lieux,‖ où si bien l'on se mire ;Mais ces chemins‖ sont tous bien dangereux ;Il faut franchir‖ des abîmes affreux.Tel, bien souvent,‖ sur ce nouvel OlympeEst arrivé‖ sans trop savoir par où ;Chacun y court ;‖ et tandis que l'un grimpe,Il en est cent‖ qui se cassent le cou.De ce palais‖ la superbe maîtresseEst cette vieille‖ et bavarde déesse,La Renommée,‖ à qui dans tous les tempsLe plus modeste‖ a donné quelque encens.Le sage dit‖ que son cœur la méprise ;Qu'il hait l'éclat‖ que lui donne un grand nom,Que la louange‖ est pour l'âme un poison :Le sage ment,‖ et dit une sottise.La Renommée‖ est donc en ces hauts lieux.Les courtisans‖ dont elle est entourée,Prince, pédants,‖ guerriers, religieux,Cohorte vaine,‖ et de vent enivrée,Vont tous priant,‖ et criant à genoux :« O Renommée !‖ ô puissante déesseQui savez tout,‖ et qui parlez sans cesse,Par charité,‖ parlez un peu de nous ! »Pour contenter‖ leurs ardeurs indiscrètes,La Renommée‖ a toujours deux trompettes :L'une, à sa bouche‖ appliquée à propos,Va célébrant‖ les exploits des héros ;L'autre est au cul,‖ puisqu'il faut vous le dire ;C'est celle-là‖ qui sert à nous instruireDe ce fatras‖ de volumes nouveaux,Productions‖ de plumes mercenaires,Et du Parnasse‖ insectes éphémères,Qui l'un par l'autre‖ éclipsés tour à tour,Faits en un mois,‖ périssent en un jour,Ensevelis‖ dans le fond des collèges,Rongés des vers,‖ eux et leurs privilèges.Un vil ramas‖ de prétendus auteurs,Du vrai génie‖ infâmes détracteurs,Guyon, Fréron,‖ La Beaumelle, Nonnotte,Et ce rebut‖ de la troupe bigote,Ce Savatier,‖ de la fraude instrument,Qui vend sa plume,‖ et ment pour de l'argent,Tous ces marchands‖ d'opprobre et de fuméeOsent pourtant‖ chercher la Renommée ;Couverts de fange,‖ ils ont la vanitéDe se montrer‖ à la divinité.A coups de fouet‖ chassés du sanctuaire,A peine encore‖ ils ont vu son derrière.Gentil Dunois,‖ sur ton ânon monté,En ce beau lieu‖ tu te vis transporté.Ton nom fameux,‖ qu'avec justice on fête,Était corné‖ par la trompette honnête.Tu regardas‖ ces miroirs si polisO quelle joie‖ enchantait tes esprits !Car tu voyais‖ dans ces glaces brillantesDe tes vertus‖ les peintures vivantes ;Non seulement‖ des sièges, des combats,Et ces exploits‖ qui font tant de fracas,Mais des vertus‖ encor plus difficiles ;Des malheureux,‖ de tes bienfaits chargés,Te bénissant‖ au sein de leurs asiles ;Des gens de bien‖ à la cour protégés ;Des orphelins‖ de leurs tuteurs vengés.Dunois ainsi,‖ contemplant son histoire,Se complaisait‖ à jouir de sa gloire.Son âne aussi,‖ s'amusant à se voir,Se pavanait‖ de miroir en miroir.On entendit,‖ dessus ces entrefaites,Sonner en l'air‖ une des deux trompettes ;Elle disait :‖ « Voici l'horrible jourOù dans Milan‖ la sentence est dictée ;On va brûler‖ la belle Dorothée :Pleurez, mortels,‖ qui connaissez l'amour.— Qui ? dit Dunois ;‖ qu'elle est donc cette belle ?Qu'a-t-elle fait ?‖ pourquoi la brûle-t-on ?Passe, après tout,‖ si c'est une laidron ;Mais dans le feu‖ mettre un jeune tendron,Par tous les saints,‖ c'est chose trop cruelle !Les Milanais‖ ont donc perdu l'esprit ? »Comme il parlait,‖ la trompette reprit :« O Dorothée,‖ ô pauvre Dorothée !En feu cuisant‖ tu vas être jetée,Si la valeur‖ d'un chevalier loyalNe te recout‖ de ce brasier fatal. »A cet avis,‖ Dunois sentit dans l'âmeUn prompt désir‖ de secourir la dame ;Car vous savez‖ que, sitôt qu'il s'offraitOccasion‖ de marquer son courage,Venger un tort,‖ redresser quelque outrage,Sans raisonner‖ ce héros y courait.« Allons, dit-il‖ à son âne fidèle,Vole à Milan,‖ vole où l'honneur t'appelle ».L'âne aussitôt‖ ses deux ailes étend ;Un chérubin‖ va moins rapidement.On voit déjà‖ la ville où la justiceArrangeait tout‖ pour cet affreux supplice.Dans la grand'place‖ on élève un bûcher ;Trois cents archers,‖ gens cruels et timides,Du mal d'autrui‖ monstres toujours avides,Rangent le peuple,‖ empêchent d'approcher.On voit partout‖ le beau monde aux fenêtres,Attendant l'heure,‖ et déjà larmoyant ;Sur un balcon,‖ l'archevêque et ses prêtresObservent tout‖ d'un œil ferme et content.Quatre alguazils‖ amènent DorothéeNue en chemise,‖ et de fers garrottée.Le désespoir‖ et la confusion,Le juste excès‖ de son affliction,Devant ses yeux‖ répandent un nuage ;Des pleurs amers‖ inondent son visage.Elle entrevoit,‖ d'un œil mal assuré,L'affreux poteau‖ pour la mort préparé ;Et ses sanglots‖ se faisant un passage :« O mon amant !‖ ô toi qui dans mon cœurRègnes encor‖ en ces moments d'horreur !… »Elle ne put‖ en dire davantage ;Et, bégayant‖ le nom de son amant,Elle tomba‖ sans voix, sans mouvement,Le front jauni‖ d'une pâleur mortelle :Dans cet état‖ elle était encor belle.Un scélérat,‖ nommé Sacrogorgon,De l'archevêque‖ infâme champion,La dague au poing‖ vers le bûcher s'avance,Le chef armé‖ de fer et d'impudence,Et dit tout haut :‖ « Messieurs, je jure DieuQue Dorothée‖ a mérité le feu.Est-il quelqu'un‖ qui prenne sa querelle ?Est-il quelqu'un‖ qui combatte pour elle ?S'il en est un,‖ que cet audacieuxOse à l'instant‖ se montrer à mes yeux ;Voici de quoi‖ lui fendre la cervelle. »Disant ces mots‖ il marche fièrement,Branlant en l'air‖ un braquemart tranchant,Roulant les yeux,‖ tordant sa laide bouche.On frémissait‖ à son aspect farouche,Et dans la ville‖ il n'était écuyerQui Dorothée‖ osât justifier ;Sacrogorgon‖ venait de les confondre :Chacun pleurait‖ et nul n'osait répondre.Le fier prélat,‖ du haut de son balcon,Encourageait‖ le cruel champion.Le beau Dunois,‖ qui planait sur la place,Fut si touché‖ de l'insolente audaceDe ce pervers ;‖ et Dorothée en pleursÉtait si belle‖ au sein de tant d'horreurs,Son désespoir‖ la rendait si touchanteQu'en la voyant‖ il la crut innocente.Il saute à terre,‖ et d'un ton élevé :« C'est moi, dit-il,‖ face de réprouvé,Qui viens ici‖ montrer par mon courageQue Dorothée‖ est vertueuse et sage,Et que tu n'es‖ qu'un fanfaron brutal,Suppôt du crime,‖ et menteur déloyal.Je veux d'abord‖ savoir de DorothéeQuelle noirceur‖ lui peut être imputée,Quel est son cas,‖ et par quel guet-apenOn fait brûler‖ les belles à Milan. »Il dit : le peuple,‖ à la surprise en proie,Poussa des cris‖ d'espérance et de joie.Sacrogorgon,‖ qui se mourait de peur,Fit comme il put‖ semblant d'avoir du cœur.Le fier prélat,‖ sous sa mine hypocrite,Ne peut cacher‖ le trouble qui l'agite.A Dorothée‖ alors le beau DunoisS'en vint parler‖ d'un air humble et courtois.Les yeux baissés,‖ la belle lui raconte,En soupirant,‖ son malheur et sa honte.L'âne divin,‖ sur l'église perché,De tout ce cas‖ paraissait fort touché ;Et de Milan‖ les dévotes famillesBénissaient Dieu,‖ qui prend pitié des filles.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
1[abbab] 159[aa] 2[abbacca] 14[abba] 10[abab] 3[aaa] 2[abbaa] 1[aabab] 2[aabba] 1[ababb] 1[abbba]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a immonde / monde féminine, classiqueb Lucifer / l'air / enfer masculine, classiquec proscrite / l'hypocrite féminine, classiqued éperdus / vertus masculine, classiquee politique / unique féminine, classiquef dévots / sots masculine, classiqueg terre / guerre féminine, classiqueh coffre-fort / fort masculine, classiquei coupables / raisonnables / aimables féminine, classiquej noircir / plaisir masculine, classiquek fortunés / damnés masculine, classiquel ainsi / qu'aussi masculine, classiquem vie / folie féminine, classiquen d'elle / pucelle féminine, classiqueo pécheur / honneur masculine, classiquep épée / tranchée féminine, classiqueq harnois / Dunois masculine, classiquer profane / Jeanne féminine, classiques L'amour / jour masculine, classiquet envie / saisie féminine, classiqueu hardie / d'Arcadie féminine, classiquev fantaisie / Lombardie féminine, classiquew conseilla / cela masculine, classiquex ailée / troublée féminine, classiquey bâtard / tard masculine, classiquez commune / Fortune féminine, classiquea temps / naissants masculine, classiqueb affaire / faire féminine, classiquec desseins / saints masculine, classiqued gloire / Loire féminine, classiquee stupéfait / trait masculine, classiquef héroïne / divine féminine, classiqueg main / chemin masculine, classiqueh vain / aérien masculine, classiquei passage / courage féminine, classiquej imprudent / bourdonnant masculine, classiquek admire / cire féminine, classiquel rage / visage féminine, classiquem travers / airs masculine, classiquen démène / centaine féminine, classiqueo fière / légère féminine, classiquep muletier / cordelier masculine, classiqueq mie / servie / vie féminine, classiquer mœurs / meurs masculine, classiques grâce / masse féminine, classiquet chargé / plongé masculine, classiqueu porter / translater masculine, classiquev figure / monture féminine, classiquew moi / toi masculine, classiquex bête / tête féminine, classiquey dos / héros masculine, classiquez père / colère / terre féminine, classiquea Français / Anglais masculine, classiqueb jouait / indiscret masculine, classiquec château / nouveau masculine, classiqued vengeance / France féminine, classiquee Sorel / cruel masculine, classiquef éperdue / nue féminine, classiqueg bras / combats masculine, classiqueh d'embarras / cas / bas masculine, classiquei surprise / prise féminine, classiquej qu'elle / infidèle féminine, classiquek lien / rien masculine, classiquel effroyable / inséparable féminine, classiquem soldat / combat masculine, classiquen l'armée / fumée féminine, classiqueo ennemis / habits masculine, classiquep garde-robe / robe féminine, classiqueq bruit / nuit masculine, classiquer fortune / bai-brune féminine, classiques dos / Chandos masculine, classiquet intrépide / bride féminine, classiqueu subtilement / dormant masculine, classiquev escabelle / selle féminine, classiquew bois / fois masculine, classiquex plaine / bedaine féminine, classiquey cour / l'amour masculine, classiquez page / personnage / message féminine, classiquea passait / courait masculine, classiqueb bonnet / s'enfuyait masculine, classiquec être / maître féminine, classiqued aventure / monture féminine, classiquee seigneur / vainqueur masculine, classiquef suivre / vivre féminine, classiqueg emportait / disait masculine, classiqueh poursuivie / vie féminine, classiquei s'enfuit / suit masculine, classiquej éperdue / nue / étendue féminine, classiquek vents / sens masculine, classiquel voltigeante / touchante féminine, classiquem trésors / corps masculine, classiquen surprise / d'Anchise féminine, classiquep parure / coiffure / meurtrissure féminine, classiqueq renversé / harassé masculine, classiquer nus / Vénus masculine, classiques atteinte / crainte féminine, classiquet tremblant / languissant masculine, classiqueu blessée / embarrassée féminine, classiquev ainsi / ici masculine, classiquew crime / m'opprime féminine, classiquex honneur / libérateur masculine, classiquey davantage / visage féminine, classiquez promettant / amant masculine, classiquea silence / puissance féminine, classiqueb touchant / ornement masculine, classiquec secours / jours masculine, classiqued d'indulgence / récompense féminine, classiquee servir / secourir masculine, classiquef carmes / charmes féminine, classiqueg lis / meurtris masculine, classiqueh colère / téméraire féminine, classiquei pourquoi / roi masculine, classiquej bouteille / conseille féminine, classiquek voisin / chemin masculine, classiquel demeure / heure féminine, classiquem trouvera / faudra masculine, classiquen décence / France féminine, classiqueo avis / soumis masculine, classiquep vivre / suivre féminine, classiqueq fil / peut-il masculine, classiquer page / sage féminine, classiques liberté / volupté masculine, classiquet rigides / timides féminine, classiqueu bourg / d'amour masculine, classiquev chevalerie / galanterie féminine, classiquew pas / bras masculine, classiquex tendre / défendre féminine, classiquey bien / rien masculine, classiquez peine / mène féminine, classiquea draps / appas masculine, classiqueb d'haleine / souveraine féminine, classiquec servir / vêtir masculine, non classiqued l'honneur / cœur masculine, classiquee égale / loyale féminine, classiquef nier / aumônier masculine, classiqueg page / voyage / voisinage féminine, classiqueh Agnès / d'attraits masculine, classiquei infâme / flamme féminine, classiquej enivré / désespéré masculine, classiquek tire / dire féminine, classiquel moment / volant masculine, classiquem chenues / nues féminine, classiquen Annibal / fatal masculine, classiqueo tête / tempête féminine, classiquep transparent / venant masculine, classiqueq fidèles / elles féminine, classiquer barbon / bon masculine, classiques l'empire / mire féminine, classiquet dangereux / affreux masculine, classiqueu Olympe / grimpe féminine, classiquev où / cou masculine, classiquew maîtresse / déesse féminine, classiquex temps / encens masculine, classiquey méprise / sottise féminine, classiquez nom / poison masculine, classiquea lieux / religieux masculine, classiqueb entourée / enivrée féminine, classiquec genoux / nous masculine, classiqued déesse / cesse féminine, classiquee indiscrètes / trompettes féminine, classiquef propos / héros / nouveaux masculine, classiqueg dire / instruire féminine, classiqueh mercenaires / éphémères féminine, classiquei tour / jour masculine, classiquej collèges / privilèges féminine, classiquek auteurs / détracteurs masculine, classiquel Nonnotte / bigote féminine, classiquem instrument / l'argent masculine, classiquen fumée / Renommée féminine, classiqueo vanité / divinité masculine, classiquep sanctuaire / derrière féminine, classiqueq monté / transporté masculine, classiquer fête / honnête féminine, classiques polis / esprits masculine, classiquet brillantes / vivantes féminine, classiqueu combats / fracas masculine, classiquev difficiles / asiles féminine, classiquew chargés / protégés / vengés masculine, classiquex histoire / gloire féminine, classiquey voir / miroir masculine, classiquez entrefaites / trompettes féminine, classiquea jour / l'amour masculine, classiqueb dictée / Dorothée féminine, classiquec belle / cruelle féminine, classiqued brûle-t-on / laidron / tendron masculine, classiquee l'esprit / reprit masculine, classiquef Dorothée / jetée féminine, classiqueg loyal / fatal masculine, classiqueh l'âme / dame féminine, classiquei s'offrait / courait masculine, classiquej courage / outrage féminine, classiquek fidèle / t'appelle féminine, classiquel étend / rapidement masculine, classiquem justice / supplice féminine, classiquen bûcher / d'approcher masculine, classiqueo timides / avides féminine, classiquep fenêtres / prêtres féminine, classiqueq larmoyant / content masculine, classiquer Dorothée / garrottée féminine, classiques confusion / affliction masculine, classiquet nuage / visage féminine, classiqueu assuré / préparé masculine, classiquev passage / davantage féminine, classiquew cœur / d'horreur masculine, classiquex amant / mouvement masculine, classiquey mortelle / belle féminine, classiquez Sacrogorgon / champion masculine, classiquea s'avance / d'impudence féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquec querelle / elle / cervelle féminine, classiqued audacieux / yeux masculine, classiquee fièrement / tranchant masculine, classiquef bouche / farouche féminine, classiqueg écuyer / justifier masculine, classiqueh confondre / répondre féminine, classiquei balcon / champion masculine, classiquej place / audace féminine, classiquek pleurs / d'horreurs masculine, classiquel touchante / innocente féminine, classiquem élevé / réprouvé masculine, classiquen courage / sage féminine, classiqueo brutal / déloyal masculine, classiquep Dorothée / imputée féminine, classiqueq guet-apen / Milan masculine, classiquer proie / joie féminine, classiques peur / cœur masculine, classiquet hypocrite / l'agite féminine, classiqueu Dunois / courtois masculine, classiquev raconte / honte féminine, classiquew perché / touché masculine, classiquex familles / filles féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

477 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre complète de Voltaire, Paris, Furne, Libraire-Éditeur, 1835· numérisation poesies.net· Sources