Les épîtres, 1706‑1778
Épître Ciii
1769 À BOILEAU, OU MON TESTAMENT
Boileau, correct auteur‖ de quelques bons écrits,Zoïle de Quinault,‖ et flatteur de Louis,Mais oracle du goût‖ dans cet art difficileOù s'égayait Horace,‖ où travaillait Virgile,Dans la cour du palais‖ je naquis ton voisin :De ton siècle brillant‖ mes yeux virent la fin ;Siècle de grands talents‖ bien plus que de lumière,Dont Corneille, en bronchant,‖ sut ouvrir la carrière.Je vis le jardinier‖ de ta maison d'Auteuil,Qui chez toi, pour rimer,‖ planta le chèvre-feuil.Chez ton neveu Dongois‖ je passai mon enfance ;Bon bourgeois qui se crut‖ un homme d'importance.Je veux t'écrire un mot‖ sur tes sots ennemis,À l'hôtel Rambouillet‖ contre toi réunis,Qui voulaient, pour loyer‖ de tes rimes sincères,Couronné de lauriers‖ t'envoyer aux galères.Ces petits beaux esprits‖ craignaient la vérité,Et du sel de tes vers‖ la piquante âcreté.Louis avait du goût,‖ Louis aimait la gloire :Il voulut que ta muse‖ assurât sa mémoire ;Et, satirique heureux,‖ par ton prince avoué,Tu pus censurer tout,‖ pourvu qu'il fût loué.Bientôt les courtisans,‖ ces singes de leur maître,Surent tes vers par cœur,‖ et crurent s'y connaître.On admira dans toi‖ jusqu'au style un peu durDont tu défiguras‖ le vainqueur de Namur,Et sur l'amour de Dieu‖ ta triste psalmodie,Du haineux janséniste‖ en son temps applaudie ;Et l'équivoque même,‖ enfant plus ténébreux,D'un père sans vigueur‖ avorton malheureux.Des muses dans ce temps,‖ au pied du trône assises,On aimait les talents,‖ on passait les sottises.Un maudit écossais,‖ chassé de son pays,Vint changer tout en France,‖ et gâta nos esprits.L'espoir trompeur et vain,‖ l'avarice au teint blême,Sous l'abbé Terrasson‖ calculant son système,Répandaient à grands flots‖ leurs papiers imposteurs,Vidaient nos coffres-forts,‖ et corrompaient nos Mœurs ;Plus de goût, plus d'esprit :‖ la sombre arithmétiqueSuccéda dans Paris‖ à ton art poétique.Le duc et le prélat,‖ le guerrier, le docteur,Lisaient pour tous écrits‖ des billets au porteur.On passa du Permesse‖ au rivage du Gange,Et le sacré vallon‖ fut la place du change.Le ciel nous envoya,‖ dans ces temps corrompus,Le sage et doux pasteur‖ des brebis de Fréjus,Économe sensé,‖ renfermé dans lui-même,Et qui n'affecta rien‖ que le pouvoir suprême.La France était blessée :‖ il laissa ce grand corpsReprendre un nouveau sang,‖ raffermir ses ressorts,Se rétablir lui-même‖ en vivant de régime.Mais si Fleury fut sage,‖ il n'eut rien de sublime ;Il fut loin d'imiter‖ la grandeur des Colberts :Il négligeait les arts,‖ il aimait peu les vers.Pardon si contre moi‖ son ombre s'en irrite,Mais il fut en secret‖ jaloux de tout mérite.Je l'ai vu refuser,‖ poliment inhumain,Une place à Racine,‖ à Crébillon du pain.Tout empira depuis.‖ Deux partis fanatiques,De la droite raison‖ rivaux évangéliques,Et des dons de l'esprit‖ dévots persécuteurs,S'acharnaient à l'envi‖ sur les pauvres auteurs.Du faubourg saint-Médard‖ les dogues aboyèrent,Et les renards d'Ignace‖ avec eux se glissèrent.J'ai vu ces factions,‖ semblables aux brigandsRassemblés dans un bois‖ pour voler les passants ;Et, combattant entre eux‖ pour diviser leur proie,De leur guerre intestine‖ ils m'ont donné la joie.J'ai vu l'un des partis‖ de mon pays chassé,Maudit comme les juifs,‖ et comme eux dispersé ;L'autre, plus méprisé,‖ tombant dans la poussièreAvec Guyon, Fréron,‖ Nonotte, et Sorinière.Mais parmi ces faquins‖ l'un sur l'autre expirants,Au milieu des billets‖ exigés des mourants,Dans cet amas confus‖ d'opprobre et de misère,Qui distingue mon siècle‖ et fait son caractère,Quels chants pouvaient former‖ les enfants des neuf sœurs ?Sous un ciel orageux,‖ dans ces temps destructeurs,Des chantres de nos bois‖ les voix sont étouffées :Au siècle des Midas‖ on ne voit point d'Orphées.Tel qui dans l'art d'écrire‖ eût pu te défier,Va compter dix pour cent‖ chez Rabot le banquier :De dépit et de honte‖ il a brisé sa lyre.Ce temps est, réponds-tu,‖ très-bon pour la satire.Mais quoi ! Puis-je en mes vers,‖ aiguisant un bon mot,Affliger sans raison‖ l'amour-propre d'un sot ;Des Cotins de mon temps‖ poursuivre la racaille,Et railler un Coger‖ dont tout Paris se raille ?Non, ma muse m'appelle‖ à de plus hauts emplois.À chanter la vertu‖ j'ai consacré ma voix.Vainqueur des préjugés‖ que l'imbécile encense,J'ose aux persécuteurs‖ prêcher la tolérance ;Je dis au riche avare :‖ « assiste l'indigent ; »Au ministre des lois :‖ « protége l'innocent ; »Au docteur tonsuré :‖ « sois humble et charitable,Et garde-toi surtout‖ de damner ton semblable. »Malgré soixante hivers,‖ escortés de seize ans,Je fais au monde encore‖ entendre mes accents.Du fond de mes déserts,‖ aux malheureux propice,Pour Sirven opprimé‖ je demande justice :Je l'obtiendrai sans doute ;‖ et cette même main,Qui ranima la veuve‖ et vengea l'orphelin,Soutiendra jusqu'au bout‖ la famille éploréeQu'un vil juge a proscrite,‖ et non déshonorée.Ainsi je fais trembler,‖ dans mes derniers moments,Et les pédants jaloux,‖ et les petits tyrans.J'ose agir sans rien craindre,‖ ainsi que j'ose écrire.Je fais le bien que j'aime,‖ et voilà ma satire.Je vous ai confondus,‖ vils calomniateurs,Détestables cagots,‖ infâmes délateurs ;Je vais mourir content.‖ Le siècle qui doit naîtreDe vos traits empestés‖ me vengera peut-être.Oui, déjà Saint-Lambert,‖ en bravant vos clameurs,Sur ma tombe qui s'ouvre‖ a répandu des fleurs ;Aux sons harmonieux‖ de son luth noble et tendre,Mes mânes consolés‖ chez les morts vont descendre.Nous nous verrons, Boileau :‖ tu me présenterasChapelain, Scudéri,‖ Perrin, Pradon, Coras.Je pourrais t'amener,‖ enchaînés sur mes traces,Nos Zoïles honteux,‖ successeurs des Garasses.Minos entre eux et moi‖ va bientôt prononcer :Des serpents d'Alecton‖ nous les verrons fesser :Mais je veux avec toi‖ baiser dans l'élyséeLa main qui nous peignit‖ l'épouse de Thésée.J'embrasserai Quinault,‖ en dusses-tu crever ;Et si ton goût sévère‖ a pu désapprouverDu brillant Torquato‖ le séduisant ouvrage,Entre Homère et Virgile‖ il aura mon hommage.Tandis que j'ai vécu,‖ l'on m'a vu hautementAux badauds effarés‖ dire mon sentiment ;Je veux le dire encor‖ dans ces royaumes sombres :S'ils ont des préjugés,‖ j'en guérirai les ombres.À table avec Vendôme,‖ et Chapelle, et Chaulieu,M'enivrant du nectar‖ qu'on boit en ce beau lieu,Secondé de Ninon,‖ dont je fus légataire,J'adoucirai les traits‖ de ton humeur austère.Partons : dépêche-toi,‖ curé de mon hameau,Viens de ton eau bénite‖ asperger mon caveau.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 69((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a écrits / Louis masculine, classiqueb difficile / Virgile féminine, classiquec voisin / fin masculine, classiqued lumière / carrière féminine, classiquee d'Auteuil / chèvre-feuil masculine, classiquef enfance / d'importance féminine, classiqueg ennemis / réunis masculine, classiqueh sincères / galères féminine, classiquei vérité / âcreté masculine, classiquej gloire / mémoire féminine, classiquek avoué / loué masculine, classiquel maître / connaître féminine, classiquem dur / Namur masculine, classiquen psalmodie / applaudie féminine, classiqueo ténébreux / malheureux masculine, classiquep assises / sottises féminine, classiqueq pays / esprits masculine, classiquer blême / système féminine, classiques imposteurs / Mœurs masculine, classiquet arithmétique / poétique féminine, classiqueu docteur / porteur masculine, classiquev Gange / change féminine, classiquew corrompus / Fréjus masculine, classiquex lui-même / suprême féminine, classiquey corps / ressorts masculine, classiquez régime / sublime féminine, classiquea Colberts / vers masculine, classiqueb irrite / mérite féminine, classiquec inhumain / pain masculine, classiqued fanatiques / évangéliques féminine, classiquee persécuteurs / auteurs masculine, classiquef aboyèrent / glissèrent féminine, classiqueg brigands / passants masculine, classiqueh proie / joie féminine, classiquei chassé / dispersé masculine, classiquej poussière / Sorinière féminine, classiquek expirants / mourants masculine, classiquel misère / caractère féminine, classiquem sœurs / destructeurs masculine, classiquen étouffées / d'Orphées féminine, classiqueo défier / banquier masculine, classiquep lyre / satire féminine, classiqueq mot / sot masculine, classiquer racaille / raille féminine, classiques emplois / voix masculine, classiquet encense / tolérance féminine, classiqueu l'indigent / l'innocent masculine, classiquev charitable / semblable féminine, classiquew ans / accents masculine, classiquex propice / justice féminine, classiquey main / l'orphelin masculine, classiquez éplorée / déshonorée féminine, classiquea moments / tyrans masculine, classiqueb écrire / satire féminine, classiquec calomniateurs / délateurs masculine, classiqued naître / peut-être féminine, classiquee clameurs / fleurs masculine, classiquef tendre / descendre féminine, classiqueg présenteras / Coras masculine, classiqueh traces / Garasses féminine, classiquei prononcer / fesser masculine, classiquej l'élysée / Thésée féminine, classiquek crever / désapprouver masculine, classiquel ouvrage / hommage féminine, classiquem hautement / sentiment masculine, classiquen sombres / ombres féminine, classiqueo Chaulieu / lieu masculine, classiquep légataire / austère féminine, classiqueq hameau / caveau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources