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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître Civ

1769 À L’AUTEUR DU LIVRE DES TROIS IMPOSTEURS

Voltaire· 1 distiques, alexandrins, 90 vers

Insipide écrivain,‖ qui crois à tes lecteursCrayonner les portraits‖ de tes trois imposteurs,D'où vient que, sans esprit,‖ tu fais le quatrième ?Pourquoi, pauvre ennemi‖ de l'essence suprême,Confonds-tu Mahomet‖ avec le créateur,Et les œuvres de l'homme‖ avec Dieu, son auteur ?…Corrige le valet,‖ mais respecte le maître.Dieu ne doit point pâtir‖ des sottises du prêtre :Reconnaissons ce Dieu,‖ quoique très-mal servi.De lézards et de rats‖ mon logis est rempli ;Mais l'architecte existe,‖ et quiconque le nieSous le manteau du sage‖ est atteint de manie.Consulte Zoroastre,‖ et Minos, et Solon,Et le martyr Socrate,‖ et le grand Cicéron :Ils ont adoré tous‖ un maître, un juge, un père.Ce système sublime‖ à l'homme est nécessaire.C'est le sacré lien‖ de la société,Le premier fondement‖ de la sainte équité,Le frein du scélérat,‖ l'espérance du juste.Si les cieux, dépouillés‖ de son empreinte auguste,Pouvaient cesser jamais‖ de le manifester,Si Dieu n'existait pas,‖ il faudrait l'inventer.Que le sage l'annonce,‖ et que les rois le craignent.Rois, si vous m'opprimez,‖ si vos grandeurs dédaignentLes pleurs de l'innocent‖ que vous faites couler,Mon vengeur est au ciel :‖ apprenez à trembler.Tel est au moins le fruit‖ d'une utile croyance.Mais toi, raisonneur faux,‖ dont la triste imprudenceDans le chemin du crime‖ ose les rassurer,De tes beaux arguments‖ quel fruit peux-tu tirer ?Tes enfants à ta voix‖ seront-ils plus dociles ?Tes amis, au besoin,‖ plus sûrs et plus utiles ?Ta femme plus honnête ?‖ Et ton nouveau fermier,Pour ne pas croire en Dieu,‖ va-t-il mieux te payer ?…Ah ! Laissons aux humains‖ la crainte et l'espérance.Tu m'objectes en vain‖ l'hypocrite insolenceDe ces fiers charlatans‖ aux honneurs élevés,Nourris de nos travaux,‖ de nos pleurs abreuvés ;Des césars avilis‖ la grandeur usurpée ;Un prêtre au Capitole‖ où triompha Pompée ;Des faquins en sandale,‖ excrément des humains,Trempant dans notre sang‖ leurs détestables mains ;Cent villes à leur voix‖ couvertes de ruines,Et de Paris sanglant‖ les horribles matines :Je connais mieux que toi‖ ces affreux monuments ;Je les ai sous ma plume‖ exposés cinquante ans.Mais, de ce fanatisme‖ ennemi formidable,J'ai fait adorer Dieu‖ quand j'ai vaincu le diable.Je distinguai toujours‖ de la religionLes malheurs qu'apporta‖ la superstition.L'Europe m'en sut gré ;‖ vingt têtes couronnéesDaignèrent applaudir‖ mes veilles fortunées,Tandis que Patouillet‖ m'injuriait en vain.J'ai fait plus en mon temps‖ que Luther et Calvin.On les vit opposer,‖ par une erreur fatale,Les abus aux abus,‖ le scandale au scandale.Parmi les factions‖ ardents à se jeter,Ils condamnaient le pape,‖ et voulaient l'imiter.L'Europe par eux tous‖ fut longtemps désolée ;Ils ont troublé la terre,‖ et je l'ai consolée.J'ai dit aux disputants‖ l'un sur l'autre acharnés :« Cessez, impertinents ;‖ cessez, infortunés ;Très-sots enfants de Dieu,‖ chérissez-vous en frères,Et ne vous mordez plus‖ pour d'absurdes chimères. »Les gens de bien m'ont cru :‖ les fripons écrasésEn ont poussé des cris‖ du sage méprisés ;Et dans l'Europe enfin‖ l'heureux tolérantismeDe tout esprit bien fait‖ devient le catéchisme.Je vois venir de loin‖ ces temps, ces jours sereins,Où la philosophie,‖ éclairant les humains,Doit les conduire en paix‖ aux pieds du commun maître ;Le fanatisme affreux‖ tremblera d'y paraître :On aura moins de dogme‖ avec plus de vertu.Si quelqu'un d'un emploi‖ veut être revêtu,Il n'amènera plus‖ deux témoins à sa suiteJurer quelle est sa foi,‖ mais quelle est sa conduite.À l'attrayante sœur‖ d'un gros bénéficierUn amant huguenot‖ pourra se marier ;Des trésors de Lorette,‖ amassés pour Marie,On verra l'indigence‖ habillée et nourrie ;Les enfants de Sara,‖ que nous traitons de chiens,Mangeront du jambon‖ fumé par des chrétiens.Le turc, sans s'informer‖ si l'iman lui pardonne,Chez l'abbé Tamponet‖ ira boire en sorbonne.Mes neveux souperont‖ sans rancune et gaîmentAvec les héritiers‖ des frères Pompignan ;Ils pourront pardonner‖ à ce dur La BlétrieD'avoir coupé trop tôt‖ la trame de ma vie.Entre les beaux esprits‖ on verra l'union :Mais qui pourra jamais‖ souper avec Fréron ?

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
45((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a lecteurs / imposteurs masculine, classiqueb quatrième / suprême féminine, classiquec créateur / auteur masculine, classiqued maître / prêtre féminine, classiquee servi / rempli masculine, classiquef nie / manie féminine, classiqueg Solon / Cicéron masculine, classiqueh père / nécessaire féminine, classiquei société / équité masculine, classiquej juste / auguste féminine, classiquek manifester / l'inventer masculine, classiquel craignent / dédaignent féminine, classiquem couler / trembler masculine, classiquen croyance / imprudence féminine, classiqueo rassurer / tirer masculine, classiquep dociles / utiles féminine, classiqueq fermier / payer masculine, classiquer l'espérance / insolence féminine, classiques élevés / abreuvés masculine, classiquet usurpée / Pompée féminine, classiqueu humains / mains masculine, classiquev ruines / matines féminine, classiquew monuments / ans masculine, classiquex formidable / diable féminine, classiquey religion / superstition masculine, classiquez couronnées / fortunées féminine, classiquea vain / Calvin masculine, classiqueb fatale / scandale féminine, classiquec jeter / l'imiter masculine, classiqued désolée / consolée féminine, classiquee acharnés / infortunés masculine, classiquef frères / chimères féminine, classiqueg écrasés / méprisés masculine, classiqueh tolérantisme / catéchisme féminine, classiquei sereins / humains masculine, classiquej maître / paraître féminine, classiquek vertu / revêtu masculine, classiquel suite / conduite féminine, classiquem bénéficier / marier masculine, classiquen Marie / nourrie féminine, classiqueo chiens / chrétiens masculine, classiquep pardonne / sorbonne féminine, classiqueq gaîment / Pompignan masculine, non classiquer Blétrie / vie féminine, classiques l'union / Fréron masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources