Les épîtres, 1706‑1778
Épître Cxi
1771 A L’IMPÉRATRICE DE RUSSIE, CATHERINE II
Élève d'Apollon,‖ de Thémis, et de Mars,Qui sur ton trône auguste‖ as placé les beaux-arts,Qui penses en grand homme,‖ et qui permets qu'on pense ;Toi qu'on voit triompher‖ du tyran de Byzance,Et des sots préjugés,‖ tyrans plus odieux,Prête à ma faible voix‖ des sons mélodieux ;À mon feu qui s'éteint‖ rends sa clarté première :C'est du nord aujourd'hui‖ que nous vient la lumière.On m'a trop accusé‖ d'aimer peu Moustapha,Ses vizirs, ses divans,‖ son mufti, ses fetfa.Fetfa ! Ce mot arabe‖ est bien dur à l'oreille ;On ne le trouve point‖ chez Racine et Corneille :Du dieu de l'harmonie‖ il fait frémir l'archet.On l'exprime en français‖ par lettres de cachet.Oui, je les hais, madame,‖ il faut que je l'avoue.Je ne veux point qu'un turc‖ à son plaisir se joueDes droits de la nature‖ et des jours des humains ;Qu'un bacha dans mon sang‖ trempe à son gré ses mains ;Que, prenant pour sa loi‖ sa pure fantaisie,Le vizir au bacha‖ puisse arracher la vie,Et qu'un heureux sultan,‖ dans le sein du loisir,Ait le droit de serrer‖ le cou de son vizir.Ce code en mon esprit‖ fait naître des scrupules.Je ne saurais souffrir‖ les affronts ridiculesQue d'un faquin châtré‖ les grossières hauteursFont subir gravement‖ à nos ambassadeurs.Tu venges l'univers‖ en vengeant la Russie.Je suis homme, je pense ;‖ et je te remercie.Puissent les dieux surtout,‖ si ces dieux éternelsEntrent dans les débats‖ des malheureux mortels,Puissent ces purs esprits‖ émanés du grand être,Ces moteurs des destins,‖ ces confidents du maître,Que jadis dans la Grèce‖ imagina Platon,Conduire tes guerriers‖ aux champs de Marathon,Aux remparts de Platée,‖ aux murs de Salamine !Que, sortant des débris‖ qui couvrent sa ruine,Athènes ressuscite‖ à ta puissante voix.Rends-lui son nom, ses dieux,‖ ses talents, et ses Lois.Les descendants d'Hercule‖ et la race d'Homère,Sans cœur et sans esprit‖ couchés dans la poussière,À leurs divins aïeux‖ craignant de ressembler,Sont des fripons rampants‖ qu'un aga fait trembler.Ainsi, dans la cité‖ d'Horace et de Scévole,On voit des récollets‖ aux murs du capitole ;Ainsi, cette Circé,‖ qui savait dans son tempsDisposer de la lune‖ et des quatre éléments,Gourmandant la nature‖ au gré de son caprice,Changeait en chiens barbets‖ les compagnons d'Ulysse.Tu changeras les grecs‖ en guerriers généreux ;Ton esprit à la fin‖ se répandra sur eux.Ce n'est point le climat‖ qui fait ce que nous sommes.Pierre était créateur,‖ il a formé des hommes.Tu formes des héros…‖ ce sont les souverainsQui font le caractère‖ et les mœurs des humains.Un grand homme du temps‖ a dit dans un beau livre :« Quand Auguste buvait,‖ la Pologne était ivre. »Ce grand homme a raison :‖ les exemples d'un roiFeraient oublier Dieu,‖ la nature, et la loi.Si le prince est un sot,‖ le peuple est sans génie.Qu'un vieux sultan s'endorme‖ avec ignominieDans les bras de l'orgueil‖ et d'un repos fatal,Ses bachas assoupis‖ le serviront fort mal.Mais Catherine veille‖ au milieu des conquêtes ;Tous ses jours sont marqués‖ de combats et de fêtes :Elle donne le bal,‖ elle dicte des lois,De ses braves soldats‖ dirige les exploits,Par les mains des beaux-arts‖ enrichit son empire,Travaille jour et nuit,‖ et daigne encor m'écrire ;Tandis que Moustapha,‖ caché dans son palais,Bâille, n'a rien à faire,‖ et ne m'écrit jamais.Si quelque chiaoux‖ lui dit que sa hautesseA perdu cent vaisseaux‖ dans les mers de la Grèce,Que son vizir battu‖ s'enfuit très à propos,Qu'on lui prend la Dacie,‖ et Nimphée, et Colchos,Colchos, où Mithridate‖ expira sous Pompée ;De tous ces vains propos‖ mon âme est peu frappée ;Jamais de Mithridate‖ il n'entendit parler.Il prend sa pipe, il fume ;‖ et, pour se consoler,Il va dans son harem,‖ où languit sa maîtresse,Fatiguer ses appas‖ de sa molle faiblesse.Son vieil eunuque noir,‖ témoin de son transport,Lui dit qu'il est Hercule ;‖ il le croit, et s'endort.Ô sagesse des dieux !‖ Je te crois très-profonde :Mais à quels plats tyrans‖ as-tu livré le monde !Achève, Catherine,‖ et rends tes ennemis,Le grand turc, et les sots,‖ éclairés et soumis.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 43((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a Mars / beaux-arts masculine, classiqueb pense / Byzance féminine, classiquec odieux / mélodieux masculine, classiqued première / lumière féminine, classiquee Moustapha / fetfa masculine, classiquef l'oreille / Corneille féminine, classiqueg l'archet / cachet masculine, classiqueh l'avoue / joue féminine, classiquei humains / mains masculine, classiquej fantaisie / vie féminine, classiquek loisir / vizir masculine, classiquel scrupules / ridicules féminine, classiquem hauteurs / ambassadeurs masculine, classiquen Russie / remercie féminine, classiqueo éternels / mortels masculine, classiquep être / maître féminine, classiqueq Platon / Marathon masculine, classiquer Salamine / ruine féminine, classiques voix / Lois masculine, classiquet d'Homère / poussière féminine, classiqueu ressembler / trembler masculine, classiquev Scévole / capitole féminine, classiquew temps / éléments masculine, classiquex caprice / d'Ulysse féminine, classiquey généreux / eux masculine, classiquez sommes / hommes féminine, classiquea souverains / humains masculine, classiqueb livre / ivre féminine, classiquec roi / loi masculine, classiqued génie / ignominie féminine, classiquee fatal / mal masculine, classiquef conquêtes / fêtes féminine, classiqueg lois / exploits masculine, classiqueh empire / m'écrire féminine, classiquei palais / jamais masculine, classiquej hautesse / Grèce féminine, classiquek propos / Colchos masculine, classiquel Pompée / frappée féminine, classiquem parler / consoler masculine, classiquen maîtresse / faiblesse féminine, classiqueo transport / s'endort masculine, classiquep très-profonde / monde féminine, classiqueq ennemis / soumis masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
86 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources