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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître li

1736 À MADAME LA MARQUISE DU CHÂTELET, SUR LA PHILOSOPHIE DE NEWTON

Voltaire· 1 distiques, alexandrins, 88 vers

Tu m'appelles à toi,‖ vaste et puissant génie,Minerve de la France,‖ immortelle Émilie ;Je m'éveille à ta voix,‖ je marche à ta clarté,Sur les pas des vertus‖ et de la vérité.Je quitte Melpomène‖ et les jeux du théâtre,Ces combats, ces lauriers,‖ dont je fus idolâtre ;De ces triomphes vains‖ mon cœur n'est plus touché.Que le jaloux Rufus,‖ à la terre attaché,Traîne au bord du tombeau‖ la fureur insenséeD'enfermer dans un vers‖ une fausse pensée ;Qu'il arme contre moi‖ ses languissantes mainsDes traits qu'il destinait‖ au reste des humains ;Que quatre fois par mois‖ un ignorant ZoïleÉlève, en frémissant,‖ une voix imbécile :Je n'entends point leurs cris,‖ que la haine a formés ;Je ne vois point leurs pas,‖ dans la fange imprimés.Le charme tout-puissant‖ de la philosophieÉlève un esprit sage‖ au-dessus de l'envie.Tranquille au haut des cieux‖ que Newton s'est soumis,Il ignore en effet‖ s'il a des ennemis :Je ne les connais plus.‖ Déjà de la carrièreL'auguste vérité‖ vient m'ouvrir la barrière ;Déjà ces tourbillons,‖ l'un par l'autre pressés,Se mouvant sans espace,‖ et sans règle entassés,Ces fantômes savants‖ à mes yeux disparaissent.Un jour plus pur me luit ;‖ les mouvements renaissent.L'espace, qui de Dieu‖ contient l'immensité,Voit rouler dans son sein‖ l'univers limité,Cet univers si vaste‖ à notre faible vue,Et qui n'est qu'un atome,‖ un point dans l'étendue.Dieu parle, et le chaos‖ se dissipe à sa voix :Vers un centre commun‖ tout gravite à la fois.Ce ressort si puissant,‖ l'âme de la nature,Était enseveli‖ dans une nuit obscure ;Le compas de Newton,‖ mesurant l'univers,Lève enfin ce grand voile,‖ et les cieux sont ouverts.Il déploie à mes yeux,‖ par une main savante,De l'astre des saisons‖ la robe étincelante :L'émeraude, l'azur,‖ le pourpre, le rubis,Sont l'immortel tissu‖ dont brillent ses habits.Chacun de ses rayons,‖ dans sa substance pure,Porte en soi les couleurs‖ dont se peint la nature ;Et, confondus ensemble,‖ ils éclairent nos yeux ;Ils animent le monde,‖ ils emplissent les cieux.Confidents du très-haut,‖ substances éternelles,Qui brûlez de ses feux,‖ qui couvrez de vos ailesLe trône où votre maître‖ est assis parmi vous,Parlez : du grand Newton‖ n'étiez-vous point jaloux ?La mer entend sa voix.‖ Je vois l'humide empireS'élever, s'avancer‖ vers le ciel qui l'attire :Mais un pouvoir central‖ arrête ses efforts ;La mer tombe, s'affaisse,‖ et roule vers ses bords.Comètes, que l'on craint‖ à l'égal du tonnerre,Cessez d'épouvanter‖ les peuples de la terre :Dans une ellipse immense‖ achevez votre cours ;Remontez, descendez‖ près de l'astre des jours ;Lancez vos feux, volez,‖ et, revenant sans cesse,Des mondes épuisés‖ ranimez la vieillesse.Et toi, sœur du soleil,‖ astre qui, dans les cieux,Des sages éblouis‖ trompais les faibles yeux,Newton de ta carrière‖ a marqué les limites ;Marche, éclaire les nuits,‖ tes bornes sont prescrites.Terre, change de forme ;‖ et que la pesanteur,En abaissant le pôle,‖ élève l'équateur ;Pôle immobile aux yeux,‖ si lent dans votre course,Fuyez le char glacé‖ des sept astres de l'Ourse :Embrassez, dans le cours‖ de vos longs mouvements,Deux cents siècles entiers‖ par delà six mille ans.Que ces objets sont beaux !‖ Que notre âme épuréeVole à ces vérités‖ dont elle est éclairée !Oui, dans le sein de Dieu,‖ loin de ce corps mortel,L'esprit semble écouter‖ la voix de l'éternel.Vous à qui cette voix‖ se fait si bien entendre,Comment avez-vous pu,‖ dans un âge encor tendre,Malgré les vains plaisirs,‖ ces écueils des beaux Jours,Prendre un vol si hardi,‖ suivre un si vaste cours ?Marcher, après Newton,‖ dans cette route obscureDu labyrinthe immense‖ où se perd la nature ?Puissé-je auprès de vous,‖ dans ce temple écarté,Aux regards des français‖ montrer la vérité !Tandis qu'Algarotti,‖ sûr d'instruire et de plaire,Vers le Tibre étonné‖ conduit cette étrangère,Que de nouvelles fleurs‖ il orne ses attraits,Le compas à la main‖ j'en tracerai les traits ;De mes crayons grossiers‖ je peindrai l'immortelle.Cherchant à l'embellir,‖ je la rendrais moins belle :Elle est, ainsi que vous,‖ noble, simple, et sans Fard,Au-dessus de l'éloge,‖ au-dessus de mon art.

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
44((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a génie / Émilie féminine, classiqueb clarté / vérité masculine, classiquec théâtre / idolâtre féminine, classiqued touché / attaché masculine, classiquee insensée / pensée féminine, classiquef mains / humains masculine, classiqueg Zoïle / imbécile féminine, classiqueh formés / imprimés masculine, classiquei philosophie / l'envie féminine, classiquej soumis / ennemis masculine, classiquek carrière / barrière féminine, classiquel pressés / entassés masculine, classiquem disparaissent / renaissent féminine, classiquen l'immensité / limité masculine, classiqueo vue / l'étendue féminine, classiquep voix / fois masculine, classiqueq nature / obscure féminine, classiquer l'univers / ouverts masculine, classiques savante / étincelante féminine, classiquet rubis / habits masculine, classiqueu pure / nature féminine, classiquev yeux / cieux masculine, classiquew éternelles / ailes féminine, classiquex vous / jaloux masculine, classiquey empire / l'attire féminine, classiquez efforts / bords masculine, classiquea tonnerre / terre féminine, classiqueb cours / jours masculine, classiquec cesse / vieillesse féminine, classiqued cieux / yeux masculine, classiquee limites / prescrites féminine, classiquef pesanteur / l'équateur masculine, classiqueg course / l'Ourse féminine, classiqueh mouvements / ans masculine, classiquei épurée / éclairée féminine, classiquej mortel / l'éternel masculine, classiquek entendre / tendre féminine, classiquel Jours / cours masculine, classiquem obscure / nature féminine, classiquen écarté / vérité masculine, classiqueo plaire / étrangère féminine, classiquep attraits / traits masculine, classiqueq l'immortelle / belle féminine, classiquer Fard / art masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources