Les épîtres, 1706‑1778
Épître Xvi
1718 A MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI
Conti, digne héritier‖ des vertus de ton père,Toi que l'honneur conduit,‖ que la justice éclaire,Qui sais être à la fois‖ et prince et citoyen,Et peux de ta patrie‖ être un jour le soutien,Reçois de ta vertu‖ la juste récompense,Entends mêler ton nom‖ dans les vœux de la France.Vois nos cœurs, aujourd'hui‖ justement enchantés,Au-devant de tes pas‖ voler de tous côtés ;Connais bien tout le prix‖ d'un si rare avantage ;Des princes vertueux‖ c'est le plus beau partage ;Mais c'est un bien fragile,‖ et qu'il faut conserver :Le moindre égarement‖ peut souvent en priver.Le public est sévère,‖ et sa juste tendresseEst semblable aux bontés‖ d'une fière maîtresse,Dont il faut par des soins‖ solliciter l'amour ;Et quand on la néglige,‖ on la perd sans retour.Alexandre, vainqueur‖ des climats de l'aurore,À de nouveaux exploits‖ se préparait encore ;Le bout de l'univers‖ arrêta ses efforts,Et l'océan surpris‖ l'admira sur ses bords.Sais-tu bien quel était‖ le but de tant de peines ?Il voulait seulement‖ être estimé d'Athènes ;Il soumettait la terre‖ afin qu'un orateurFît aux grecs assemblés‖ admirer sa valeur.Il est un prix plus noble,‖ une gloire plus belle,Que la vertu mérite,‖ et qui marche après elle :Un cœur juste et sincère‖ est plus grand, à nos yeux,Que tous ces conquérants‖ que l'on prit pour des dieux.Eh ! Que sont en effet‖ le rang et la naissance,La gloire des lauriers,‖ l'éclat de la puissance,Sans le flatteur plaisir‖ de se voir estimé,De sentir qu'on est juste‖ et que l'on est aimé ;De se plaire à soi-même,‖ en forçant nos suffrages ;D'être chéri des bons,‖ d'être approuvé des sages ?Ce sont là les vrais biens,‖ seuls dignes de ton choix,Indépendants du sort,‖ indépendants des rois.Un grand, bouffi d'orgueil,‖ enivré de délices,Croit que le monde entier‖ doit honorer ses vices.Parmi les vains plaisirs‖ l'un à l'autre enchaînés,Et d'un remords secret‖ sans cesse empoisonnés,Il voit d'adulateurs‖ une foule empresséeLui porter de leurs soins‖ l'offrande intéressée.Quelquefois au mérite‖ amené devant lui,Sa voix, par vanité,‖ daigne offrir un appui ;De cette cour nombreuse‖ il fait en vain parade ;Il ne voit point chez lui‖ Villars ni La Feuillade,Pour lui de Liancourt‖ l'accès n'est point permis,Sully ni Villeroy‖ ne sont point ses amis.C'est à de tels esprits‖ qu'il importe de plaire,Ce sont eux dont les yeux‖ éclairent le vulgaire ;Quiconque a le cœur juste‖ est par eux approuvé,Et peut aux yeux de tous‖ marcher le front levé ;Chacun dans leur vertu‖ se propose un modèle ;Le vice la respecte‖ et tremble devant elle.La cour, toujours fertile‖ en fourbes ténébreux,Porte aussi dans son sein‖ de ces cœurs généreux.Tout n'est pas infecté‖ de la rouille des vices :Rome avait des Burrhus‖ ainsi que des Narcisses ;Du temps des Concinis‖ la France eut des De Thous.Mais pourquoi vais-je ici,‖ de ton honneur jaloux,À tes yeux éclairés‖ retracer la peintureDes vertus qu'à ton cœur‖ inspira la nature ?Elles vont chaque jour‖ chez toi se dévoiler :Plein de tes sentiments,‖ c'est à toi d'en parler ;Ou plutôt c'est à toi,‖ que tout Paris contemple,À nous en parler moins‖ qu'à nous donner l'exemple.
Versification
- Forme
- 1 distiques (distiques)
- Rimes
- 33((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 1 distiques
- Mots à la rime
- a père / éclaire féminine, classiqueb citoyen / soutien masculine, classiquec récompense / France féminine, classiqued enchantés / côtés masculine, classiquee avantage / partage féminine, classiquef conserver / priver masculine, classiqueg tendresse / maîtresse féminine, classiqueh l'amour / retour masculine, classiquei l'aurore / encore féminine, classiquej efforts / bords masculine, classiquek peines / d'Athènes féminine, classiquel orateur / valeur masculine, classiquem belle / elle féminine, classiquen yeux / dieux masculine, classiqueo naissance / puissance féminine, classiquep estimé / aimé masculine, classiqueq suffrages / sages féminine, classiquer choix / rois masculine, classiques délices / vices féminine, classiquet enchaînés / empoisonnés masculine, classiqueu empressée / intéressée féminine, classiquev lui / appui masculine, classiquew parade / Feuillade féminine, classiquex permis / amis masculine, classiquey plaire / vulgaire féminine, classiquez approuvé / levé masculine, classiquea modèle / elle féminine, classiqueb ténébreux / généreux masculine, classiquec vices / Narcisses féminine, classiqued Thous / jaloux masculine, classiquee peinture / nature féminine, classiquef dévoiler / parler masculine, classiqueg contemple / l'exemple féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources