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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les épîtres, 1706‑1778

Épître Xvii

1719 À MONSIEUR DE LA FALUÈRE DE GENONVILLE, CONSEILLER AU PARLEMENT, ET INTIME AMI DE L’AUTEUR SUR UNE MALADIE

Voltaire· strophe unique, vers de 12, 8 et 7 syllabes, 56 vers

Ne me soupçonne point‖ de cette vanitéQu'a notre ami Chaulieu‖ de parler de lui-même,Et laisse-moi jouir‖ de la douceur extrêmeDe t'ouvrir avec libertéUn cœur qui te plaît et qui t'aime.De ma muse, en mes premiers ans,Tu vis les tendres fruits‖ imprudemment éclore ;Tu vis la calomnie‖ avec ses noirs serpentsDes plus beaux jours de mon printempsObscurcir la naissante aurore.D'une injuste prison‖ je subis la rigueur :Mais au moins de mon malheurJe sus tirer quelque avantage :J'appris à m'endurcir‖ contre l'adversité,Et je me vis un courageQue je n'attendais pas‖ de la légèretéEt des erreurs de mon jeune âge.Dieux ! Que n'ai-je eu depuis‖ la même fermeté !Mais à de moindres alarmesMon cœur n'a point résisté.Tu sais combien l'amour‖ m'a fait verser de larmes ;Fripon, tu le sais trop bien,Toi dont l'amoureuse adresseM'ôta mon unique bien ;Toi dont la délicatesse,Par un sentiment fort humain,Aima mieux ravir ma maîtresseQue de la tenir de ma main.Tu me vis sans scrupule‖ en proie à la tristesse :Mais je t'aimai toujours‖ tout ingrat et vaurien ;Je te pardonnai tout‖ avec un cœur chrétien,Et ma facilité‖ fit grâce à ta faiblesse.Hélas ! Pourquoi parler‖ encor de mes amours ?Quelquefois ils ont fait‖ le charme de ma vie :Aujourd'hui la maladieEn éteint le flambeau‖ peut-être pour toujours.De mes ans passagers‖ la trame est raccourcie ;Mes organes lassés‖ sont morts pour les plaisirs ;Mon cœur est étonné‖ de se voir sans désirs.Dans cet état il ne me resteQu'un assemblage vain‖ de sentiments confus,Un présent douloureux,‖ un avenir funeste,Et l'affreux souvenir‖ d'un bonheur qui n'est plus.Pour comble de malheur,‖ je sens de ma penséeSe déranger les ressorts ;Mon esprit m'abandonne,‖ et mon âme éclipséePerd en moi de son être,‖ et meurt avant mon corps.Est-ce là ce rayon‖ de l'essence suprêmeQu'on nous dépeint si lumineux ?Est-ce là cet esprit‖ survivant à nous-même ?Il naît avec nos sens,‖ croît, s'affaiblit comme eux :Hélas ! Périrait-il de même ?Je ne sais ; mais j'ose espérerQue, de la mort, du temps,‖ et des destins le maître,Dieu conserve pour lui‖ le plus pur de notre être,Et n'anéantit point‖ ce qu'il daigne éclairer.

Versification

Forme
Strophe unique
Rimes
2[abbab] 1[abaab] 2[aa] 2[ababa] 4[abab] 1[ababccb] 1[abba]
Mètre
Vers de 12, 8 et 7 syllabes (32 de 12, 14 de 8, 10 de 7)· profil 7, 8, 6+6
Mots à la rime
a vanité / liberté masculine, classiqueb lui-même / extrême / t'aime féminine, classiquec ans / serpents / printemps masculine, classiqued éclore / aurore féminine, classiquee rigueur / malheur masculine, classiquef avantage / courage / âge féminine, classiqueg l'adversité / légèreté masculine, classiqueh fermeté / résisté masculine, classiquei alarmes / larmes féminine, classiquej bien masculine, classiquek adresse / délicatesse féminine, classiquel humain / main masculine, classiquem maîtresse / tristesse / faiblesse féminine, classiquen vaurien / chrétien masculine, classiqueo amours / toujours masculine, classiquep vie / maladie / raccourcie féminine, classiqueq plaisirs / désirs masculine, classiquer reste / funeste féminine, classiques confus / plus masculine, classiquet pensée / éclipsée féminine, classiqueu ressorts / corps masculine, classiquev suprême / nous-même / même féminine, classiquew lumineux / eux masculine, classiquex espérer / éclairer masculine, classiquey maître / être féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources