Les épîtres, 1706‑1778
Épître Xxxvi
1732 A UNE DAME, OU SOI-DISANT TELLE
Tu commences par me louer,Tu veux finir par me connaître :Tu me loueras bien moins.‖ Mais il faut t'avouerCe que je suis,‖ ce que je voudrais être.J'aurai vu dans trois ans‖ passer quarante hivers.Apollon présidait‖ au jour qui m'a vu naître.Au sortir du berceau‖ j'ai bégayé des vers.Bientôt ce dieu puissant‖ m'ouvrit son sanctuaire :Mon cœur, vaincu par lui,‖ se rangea sous sa loi.D'autres ont fait des vers‖ par le désir d'en faire ;Je fus poëte malgré moi.Tous les goûts à la fois‖ sont entrés dans mon âme ;Tout art a mon hommage,‖ et tout plaisir m'enflamme ;La peinture me charme :‖ on me voit quelquefoisAu palais de Philippe,‖ ou dans celui des rois,Sous les efforts de l'art‖ admirer la nature,Du brillant Cagliari‖ saisir l'esprit divin,Et dévorer des yeux‖ la touche noble et sûreDe Raphaël et du Poussin.De ces appartements‖ qu'anime la peinture,Sur les pas du plaisir‖ je vole à l'opéra ;J'applaudis tout ce qui me touche,La fertilité de Campra,La gaîté de Mouret,‖ les grâces de Destouches ;Pélissier par son art,‖ Le Maure par sa voix,Tour à tour ont mes vœux‖ et suspendent mon choix.Quelquefois, embrassant‖ la science hardieQue la curiositéHonora par vanitéDu nom de philosophie,Je cours après Newton‖ dans l'abîme des cieux ;Je veux voir si des nuits‖ la courrière inégale,Par le pouvoir changeant‖ d'une force centrale,En gravitant vers nous‖ s'approche de nos yeux,Et pèse d'autant plus‖ qu'elle est près de ces lieux,Dans les limites d'un ovale.J'en entends raisonner‖ les plus profonds esprits,Maupertuis et Clairaut,‖ calculante cabale ;Je les vois qui des cieux‖ franchissent l'intervalle,Et je vois trop souvent‖ que j'ai très-peu compris.De ces obscurités‖ je passe à la morale ;Je lis au cœur de l'homme,‖ et souvent j'en rougis.J'examine avec soin‖ les informes écrits,Les monuments épars,‖ et le style énergiqueDe ce fameux Pascal,‖ ce dévot satirique.Je vois ce rare esprit‖ trop prompt à s'enflammer ;Je combats ses rigueurs extrêmes.Il enseigne aux humains‖ à se haïr eux-mêmes ;Je voudrais, malgré lui,‖ leur apprendre à s'aimer.Ainsi mes jours égaux,‖ que les muses remplissent,Sans soins, sans passions,‖ sans préjugés fâcheux,Commencent avec joie,‖ et vivement finissentPar des soupers délicieux.L'amour dans mes plaisirs‖ ne mêle plus ses peines ;La tardive raison‖ vient de briser mes chaînes ;J'ai quitté prudemment‖ ce dieu qui m'a quitté ;J'ai passé l'heureux temps‖ fait pour la volupté.Est-il donc vrai, grands dieux !‖ Il ne faut plus que j'aime.La foule des beaux-arts,‖ dont je veux tour à tourRemplir le vide de moi-même,N'est pas encore assez‖ pour remplacer l'amour.
Versification
- Forme
- Strophe unique
- Rimes
- 1[ababcbc] 4[abab] 7[aa] 1[ababa] 2[abba] 1[abbaa] 1[abacbc]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (47 de 12, 10 de 8, 3 de 7, 1 de 10)· profil 7, 8, 4+6, 6+6
- Mots à la rime
- a louer / t'avouer masculine, classiqueb connaître / être / naître féminine, classiquec hivers / vers masculine, classiqued sanctuaire / faire féminine, classiquee loi / moi masculine, classiquef âme / m'enflamme féminine, classiqueg quelquefois / rois masculine, classiqueh nature / sûre / peinture féminine, classiquei divin / Poussin masculine, classiquej l'opéra / Campra masculine, classiquek touche / Destouches féminine, classiquel voix / choix masculine, classiquem hardie / philosophie féminine, non classiquen curiosité / vanité masculine, classiqueo cieux / yeux / lieux masculine, classiquep inégale / centrale féminine, classiqueq ovale / cabale féminine, classiquer esprits / compris masculine, classiques l'intervalle / morale féminine, classiquet rougis / écrits masculine, classiqueu énergique / satirique féminine, classiquev s'enflammer / s'aimer masculine, classiquew extrêmes / eux-mêmes féminine, classiquex remplissent / finissent féminine, classiquey fâcheux / délicieux masculine, classiquez peines / chaînes féminine, classiquea quitté / volupté masculine, classiqueb j'aime / moi-même féminine, classiquec tour / l'amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
61 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Oeuvres complètes, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS, 1877· numérisation poesies.net· Sources