Odes, 1775
V. La chambre de justice
Établie au commencement de la régence, en 1715.
Toi dont le redoutable AlcéeSuivait les transports et la voix,Muse, viens peindre à ma penséeLa France réduite aux abois.Je me livre à ta violence ;C'est trop, dans un lâche silence,Nourrir d'inutiles douleurs.Je vais, dans l'ardeur qui m'enflamme,Flétrir le tribunal infâmeQui met le comble à nos malheurs.
Une tyrannique industrieÉpuise aujourd'hui son savoir ;Son implacable barbarieSe mesure sur son pouvoir.Le délateur, monstre exécrable,Est orné d'un titre honorable,A la honte de notre nom ;L'esclave fait trembler son maître ;Enfin nous allons voir renaîtreLes temps de Claude et de Néron.
En vain l'Auteur de la natureS'est réservé le fond des cœurs,Si l'orgueilleuse créatureOse en sonder les profondeurs.Une ordonnance criminelleVeut qu'en public chacun révèleLes opprobres de sa maison ;Et, pour couronner l'entreprise,On fait d'un pays de franchiseUne immense et vaste prison.
Quel gouffre sous mes pas s'entr'ouvre !Quels spectres me glacent d'effroi !L'enfer ténébreux se découvre :C'est Tysiphone, je la voi.La Terreur, l'Envie, et la Rage,Guident son funeste passage :Des foudres partent de ses yeux ;Elle tient dans ses mains perfidesUn tas de glaives homicidesDont elle arme des furieux.
Déjà la troupe meurtrièreCommence ses sanglants exploits ;Elle ouvre l'affreuse carrièrePar le renversement des lois.Contre la force et l'impostureLa foi, la candeur, la droiture,Sont des asiles impuissants.Tout cède à l'horrible tempête ;S'il tombe une coupable tête,On égorge mille innocents.
Tel, sortant du mont de Sicile,Un torrent de soufre enflamméEngloutit un terrain fertileEt son habitant alarmé ;Tel un loup, fumant de carnage,Enveloppe dans son ravageLes bergers avec les troupeaux ;Telle était, moins terrible encore,La fatale boîte où PandoreCachait à nos veux tous les maux.
Dans cet odieux parallèleNe rencontrez-vous pas vos traits,Magistrats d'un nouveau modèle,Que l'enfer en courroux a faits ;Vils partisans de la Fortune,Que le cri du faible importune,Par qui les bons sont abattus,Chez qui la Cruauté farouche,Les Préjugés au regard louche,Tiennent la place des Vertus ?
Nous périssons : tout se dérange ;Tous les états sont confondus.Partout règne un désordre étrange :On ne voit qu'hommes éperdus ;Leurs cœurs sont fermés à la joie ;Leurs biens vont devenir la proieDe leurs ennemis triomphants.O désespoir ! notre patrieN'est plus qu'une mère en furieQui met en pièces ses enfants.
Je sens que mes craintes redoublent ;Le ciel s'obstine à nous punir.Que d'objets affligeants me troublent !Je lis dans le sombre avenir.Bientôt les guerres intestines,Les massacres, et les rapines,Deviendront les jeux des mortels.On souillera le sanctuaire :Les dieux d'une terre étrangèreVont déshonorer nos autels.
Vieille erreur, respect chimérique,Sortez de nos cœurs mutinés ;Chassons le sommeil léthargiqueQui nous a tenus enchaînés.Peuple ! que la flamme s'apprête ;J'ai déjà, semblable au prophète,Percé le mur d'iniquité :Volez, détruisez l'Injustice ;Saisissez au bout de la liceLa désirable Liberté.
Versification
- Forme
- 10 dizains (dizains)
- Rimes
- 10(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 10 dizains
- Mots à la rime
- a Alcée / pensée féminine, classiqueb voix / abois masculine, classiquec violence / silence féminine, classiqued douleurs / malheurs masculine, classiquee m'enflamme / infâme féminine, classiquea industrie / barbarie féminine, classiqueb savoir / pouvoir masculine, classiquec exécrable / honorable féminine, classiqued nom / Néron masculine, classiquee maître / renaître féminine, classiquea nature / créature féminine, classiqueb cœurs / profondeurs masculine, classiquec criminelle / révèle féminine, classiqued maison / prison masculine, classiquee l'entreprise / franchise féminine, classiquea s'entr'ouvre / découvre féminine, classiqueb d'effroi / voi masculine, classiquec Rage / passage féminine, classiqued yeux / furieux masculine, classiquee perfides / homicides féminine, classiquea meurtrière / carrière féminine, classiqueb exploits / lois masculine, classiquec l'imposture / droiture féminine, classiqued impuissants / innocents masculine, classiquee tempête / tête féminine, classiquea Sicile / fertile féminine, classiqueb enflammé / alarmé masculine, classiquec carnage / ravage féminine, classiqued troupeaux / maux masculine, classiquee encore / Pandore féminine, classiquea parallèle / modèle féminine, classiqueb traits / faits masculine, classiquec Fortune / importune féminine, classiqued abattus / Vertus masculine, classiquee farouche / louche féminine, classiquea dérange / étrange féminine, classiqueb confondus / éperdus masculine, classiquec joie / proie féminine, classiqued triomphants / enfants masculine, classiquee patrie / furie féminine, classiquea redoublent / troublent féminine, classiqueb punir / avenir masculine, classiquec intestines / rapines féminine, classiqued mortels / autels masculine, classiquee sanctuaire / étrangère féminine, classiquea chimérique / léthargique féminine, classiqueb mutinés / enchaînés masculine, classiquec s'apprête / prophète féminine, classiqued d'iniquité / Liberté masculine, classiquee l'Injustice / lice féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de Voltaire, Paris, Lefèvre, Libraire,, Firmin Didot frères, Libraires, 1833· numérisation poesies.net· Sources