Odes, 1775
IV. Le vrai dieu
1715
Se peut-il que dans ses ouvragesL'homme aveugle ait mis son appui,Et qu'il prodigue ses hommagesA des dieux moins divins que lui ?Jusqu'à quand, par d'affreux blasphèmes,Rendrons-nous des honneurs suprêmesAux métaux qu'ont formés nos mains ?Jusqu'à quand l'encens de la terreIra-t-il grossir le tonnerrePrêt à tomber sur les humains ?
Descends des demeures divines,Grand Dieu les temps sont accomplis ;L'Erreur enfin sur ses ruinesVa voir des temples rétablis.Un jour pur commence à paraître ;Sur la terre un Dieu vient de naîtrePour nous arracher au tombeau.De l'enfer les monstres terribles,Abaissant leurs têtes horribles,Tremblent au pied de son berceau.
Mais l'homme, constant dans sa rage,S'oppose à sa félicité ;Amoureux de son esclavage,Il s'endort dans l'iniquité.Je vois ses mains infortunées,Aux palmes du ciel destinées,S'offrir à des fers odieux.Il boit dans la coupe infernale,Et l'épais venin qu'elle exhaleDérobe le jour à ses yeux.
Ne peut-il des nuages sombresPercer la longue obscurité ?Son Dieu porte à travers les ombresLe flambeau de la vérité.Ouvre les yeux, homme infidèle ;Suis le Dieu puissant qui t'appelle :Mais tu te plais à l'ignorer.Affermi dans l'ingratitude,Tu voudrais que l'incertitudeTe dispensât de l'adorer.
Mets le comble à tes injustices,Il n'est plus temps de reculer ;Ses vertus condamnent tes vices :Il faut le suivre, ou l'immoler.L'Erreur, la Colère, l'Envie,Tout s'est armé contre sa vie.Que tardes-tu ? perce son flanc.De ses jours il t'a rendu maître ;Et qui l'a bien pu méconnaîtreCraindra-t-il de verser son sang ?
Ciel ! déjà ta rage exécuteCe qu'a présagé ma douleur ;Ton juge, à tous les maux en butte,Va succomber sous ta fureur.Je vous vois, victime innocente,Sous le faix d'une croix pesante,Vous traîner jusqu'au triste lieu.Tout est prêt pour le sacrifice :Vous semblez, de vos maux complice,Oublier que vous êtes Dieu.
O toi dont la course célesteAnnonce aux hommes ton auteur,Soleil ! en cet état funesteReconnais-tu ton Créateur ?C'est à toi de punir la terre :Si le ciel suspend son tonnerre,Ta clarté doit s'évanouir.Va te cacher au sein de l'onde :Peux-tu donner le jour au monde,Quand ton Dieu cesse d'en jouir ?
Mais quel prodige me découvreLes flambeaux obscurs de la nuit ?Le voile du temple s'entrouvre,Le ciel gronde, le jour s'enfuit.La terre, en abîmes ouverte,Avec regret se voit couverteDu sang d'un Dieu qui la forma ;Et la Nature consternéeSemble à jamais abandonnéeDu feu divin qui l'anima.
Toi seul, insensible à tes peines,Tu chéris l'instant de ta mort.Grand Dieu ! grâce aux fureurs humaines,L'univers a changé de sort.Je vois des palmes éternellesCroître en ces campagnes cruellesQu'arrosa ton sang précieux.L'homme est heureux d'être perfide,Et, coupables d'un déicide,Tu nous fais devenir des dieux.
Versification
- Forme
- 9 dizains (dizains)
- Rimes
- 8(ababccdeed) 1(ababccbddb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 9 dizains
- Mots à la rime
- a ouvrages / hommages féminine, classiqueb appui / lui masculine, classiquec blasphèmes / suprêmes féminine, classiqued mains / humains masculine, classiquee terre / tonnerre féminine, classiquea divines / ruines féminine, classiqueb accomplis / rétablis masculine, classiquec paraître / naître féminine, classiqued tombeau / berceau masculine, classiquee terribles / horribles féminine, classiquea rage / esclavage féminine, classiqueb félicité / l'iniquité masculine, classiquec infortunées / destinées féminine, classiqued odieux / yeux masculine, classiquee infernale / exhale féminine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb obscurité / vérité masculine, classiquec infidèle / t'appelle féminine, classiqued l'ignorer / l'adorer masculine, classiquee l'ingratitude / l'incertitude féminine, classiquea injustices / vices féminine, classiqueb reculer / l'immoler masculine, classiquec l'Envie / vie féminine, classiqued flanc / sang masculine, classiquee maître / méconnaître féminine, classiquea exécute / butte féminine, classiqueb douleur / fureur masculine, classiquec innocente / pesante féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquee sacrifice / complice féminine, classiquea céleste / funeste féminine, classiqueb auteur / Créateur masculine, classiqued s'évanouir / jouir masculine, classiquee l'onde / monde féminine, classiquea découvre / s'entrouvre féminine, classiqueb nuit / s'enfuit masculine, classiquec ouverte / couverte féminine, classiqued forma / l'anima masculine, classiquee consternée / abandonnée féminine, classiquea peines / humaines féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquec éternelles / cruelles féminine, classiqued précieux / dieux masculine, classiquee perfide / déicide féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
90 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvre de Voltaire, Paris, Lefèvre, Libraire,, Firmin Didot frères, Libraires, 1833· numérisation poesies.net· Sources