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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La France éternelle, 1918· 1916

A la mémoire d’Émile Detanger

(EN LITTÉRATURE ÉMILE NOLLY) Capitaine d’infanterie coloniale, tué le 31 août 1914.

Pierre de Bouchaud· 96 vers

O mon ami, souffrez que ma Muse attristée,A cette France, hélas t que vous avez quittée,Unisse pour toujours votre glorieux nom,Et tandis que, là-bas, le fracas du canonRéveille les échos de Meuse ou de Moselle,Donne en exemple à tous votre énergique zèle.Dussiez-vous m’en blâmer, cher Nolly, laissez-moi,Euryale affligé, redire avec émoiQuelle perte à la fols les lettres et l’arméeFont en vous ; car. déjà la jeune Renommée,Ombrageant votre front de ses divins lauriers,Associait, heureuse, à vos exploits guerriers,La plume d’écrivain, de bonne encre trempéeEt par vous maniée aussi bien que, l’épée.Ainsi l’aveugle mort exige des meilleursQue de l’affreux Érèbe ils soient les pourvoyeurs,Et se plaît à briser, souvent à peine née,Sous son autan cruel, ta fleur, ô Destinée !Il me semble vous voir avec vos coloniauxTête brûlée un peu, mais vaillants et,loyauxComme leur capitaine, œil grave, allure fière,La guerre déclarée, aller a la frontière.Me voici dans vos rangs à vous suivre. Parfois,Proches de l’ennemi, vous campez dans un bois.Parfois quelque ravin abrite votre troupe ;Ou bien un boqueteau cache, sur Une croupeDes Vosges, la redoute où vous devez tenirEn cas d’alertes et quoiqu’il puisse advenir,lit puis, c’est la tranchée a l’asile précaireQui du tir ennemi souvent ne défend guère,Et dans laquelle, hélas ! un schrapnell allemandA l’improviste vous frappait mortellement.Contre le parapet, vous êtes là, tout pale.Vous souriez pourtant, et malgré la rafaleSanglante des obus, maîtrisant la douleur,Gardez jalousement votre poste d’honneur ;Et pour ne pas troubler vos soldats, plein d’audace,Leur commandez encor quelque tir efficace ;Et, tant que vous ayez de force, vaillamment,Exercez en héros votre commandement,Mon ami, je vous nomme et je sens que mes larmesContre mon grand chagrin sont d’impuissantes armes.Je souffre maintenant d’avoir peu profitéDe votre fraternelle et virile bonté,Et de n’avoir pas fait, au chemin de la vie,Une plus longue étape en votre compagnie.Mais qu’importe ? je sais que vous n’êtes pas mort.Vous habitez mon âme et je bénis le sortD’avoir — et pour toujours — lié nos destinéesEn dehors des saisons, des mois et des années.

— Dans l’au-delà, Nolly, vous devez tressaillir,Tandis que l’ennemi tente d’anéantirLe pays opposant un effort unanimeA l’attaque sans nom dont il est la victime.Pour l’aider, vous quittez l’empire de la mort.Votre ombre, jour et nuit, revient combattre encorLe vil envahisseur dont la horde tenaceInfeste notre sol des Flandres a l’Alsace.Je vois à. vos côtés revivre, ô mon ami,Les soldats d’Iéna, les vainqueurs de Valmy,Vous, Jeanne d’Arc, et vous, Duguesclin ou Turenne,Xaintrailles et Bayard que le triomphe entraîne.Invincibles héros, à nos soldats mêlés,Vous punissez, frappez, terrassez, immolezL’ennemi que surprend votre invisible épée…O splendide, admirable et sublime épopée !O grands morts réunis à nos frères vivants,Cavaliers d’Austerlitz, fantassins et servants,Sortez tous à la fois de vos linceuls de gloire.Accourez, légions ; apportez la victoire.Ne laissez pas la France à terre. Donnez-luiDe rester le foyer humain qui toujours luit.Et que, de plus en plus étant la citadelleDe bonté, sous son toit se niche l’hirondelle ;Et que tous ses créneaux, dans la saison des nids,Ne soient qu’abris ailés, gazouillements bénis.De l’amertume hélas l’inondant comme un fleuve,Donnez-lui de sortir indemne. Que l’épreuveL’ennoblisse, l’élève et lui mérite enfinLa douceur d’heureux jours dont ses fils ont besoin.O grands morts, prêtez-lui l’essor de vos phalanges.Secondez ses enfants qui luttent dans les fangesD’un sol qu’a défoncé la rigueur des hivers.Gardez-les résistants môme dans leurs revers.Animez-les, grands morts, du surhumain courageQui vous faisait braver les assauts pleins de rageMenaçant tout à coup notre France aux abois,Quand se dressait contre elle une ligue de rois.Préparez, préparez l’heure de la revanche.Qu’avec vous nos soldats repoussent l’avalancheDont le poids étouffant accable le pays.O grands morts, délivrez tous nos champs envahis.Et qu’après tant de deuils la paix si désirée,Tel un soleil vainqueur, brille dans l’Empyrée ;Et que des flots de sang tombés sur nos sillonsDe magnifiques fleurs lèvent, sous ses rayons.

Juillet.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources