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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La France éternelle, 1918· 1916

L’agent de liaison

Pierre de Bouchaud· 71 vers

Depuis l’aube on luttait pour prendre le villageAux abords défendus par un triple treillageBarbelé dont l’obstacle, en zigzag menaçant,Entrave toute avance et met les doigts en sang.Du sein des murs forés cinquante mitrailleuses,Sans fin, crachaient sur nous leurs balles, gaspilleusesDes jours de nos soldats qui tenaient bon… PourtantTout restait indécis dans ce combat constant.En vain, sur l’avis du pilote aéronaute,Le colonel cherchait a contourner la côtePour prendre par le flanc l’ennemi : mais trois foisUn feu de batterie, en arrière du bois,Arrêta net l’élan merveilleux de la troupe.Et le bourg demeurait encore, sur sa croupe,Campé dans le coteau comme un nid de vautours,En dépit des assauts. Imprenable toujours.Le soif venait. Sur nous tombaient dru les mitrailles.L’averse des obus criblait le sol d’entaillesEt faisait, par moments, aux rangs de nos soldatsDes vides trop fréquents qui ne se comblaient pas.Le colonel voyant cette lutte acharnée,Voulut avant que se terminât la journée,Brusquer le dénouement.Dans le bas d’un vallonQue le tir allemand, du haut du mamelon,N’a pas pu repérer, des soldats de réserve,Sous le pli de terrain caché qui les préserve,Attendent le signal donné pour accourir,Prendre part au combat, et vaincre, ou bien mourir.Ma|s ces troupes sont loin du lieu de la bataille,Et pour leur faire signe, il faut, hélas qu’on ailleA découvert sur un terrain plat, où l’obusEt la balle ennemis ne manquent pas leurs buts.

Le chef, un court instant, reste anxieux. En somme,C’est vraiment douloureux : sacrifier un homme.Il en a tant perdu déjà !.., mais, d’autre part,Il faut se décider. Voici qu’il se fait tard.L’assiégé tient toujours.., Dieu nous aide ! Et sur l’heure,Voilant sous un air dur l’angoisse qui l’effleure,Il donne à cinq soldats, agents de liaison,L’ordre de prévenir, la-bas, le bataillon.

Les braves aussitôt partent. Aucun ne doute.On leur a dit d’aller, ils vont. L’un meurt en routeD’une balle. Un shrapnell coupe cet autre en deux.Sans peur, les survivants marchent. Au milieu d’euxL’ouragan fou de fer et de feu se déchaîne.Ils marchent, l’œil tendu vers la combe prochaine.Un troisième, en plein cœur frappé, s’abat soudain.Les derniers vont toujours, sifflant un air badin,Très calmes en dépit du danger qui menace,Et gardant, malgré tout, un courage tenace.Les voici près du but. — Ah ! pardieu, qu’il seraBienvenu le repli qui les déroberaAu tir de l’ennemi ! — Lorsque, tout à coup tombe,A vingt mètres à peine une si grosse bombeQu’ils sont en même temps par le choc renversés :L’un a le ventre ouvert, l’autre les bras cassés.Celui-ci s’approchant du pauvre camaradeEncor. vivant, avec le lé de cotonnadeCeignant ses flancs, se fait attacher chaque main :Puis, baisant le blessé, se remet.en chemin.

Moins d’un quart d’heure après, la réserve surprise,Regardait s’élancer, couvert de bourbe grise,Des profondeurs déjà très sombres du fourréL’agent de liaison, les deux bras enserrésAux plis ensanglantés de son ample ceinture,Et, preux sans le savoir, narrant son aventure.

Mais l’ordre était transmis. Sans retard, le renfortSe porta sur le front, et décidant du sortDe l’assaut, qu’on reprit, nous donna l’avantage.… A la nuit, nos soldats entraient dans le village.

Juin.

71 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources