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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La France éternelle, 1918· 1916

La mort du clairon Richer

Pierre de Bouchaud· 124 vers

En de vibrants couplets que l’enthousiasme rime,Déroulède a conté l’aventure sublimeDe ce clairon blessé par une balle,’à mort,Et qui, tant qu’il le put, sonnait, sonnait encor,— Pour donner aux vaillants du bataillon des ailesEt pour précipiter, vagues torrentielles,Leur ruée a l’assaut d’un fortin allemand, —Une charge endiablée, infatigablement.L’histoire qu’aujourd’hui je vais tacher d’écrire,Ne fait pas double emploi, laissez-moi vous le dire,Avec le beau récit où notre grand Français, ;Campa de pied en cap le preux que chacun sait.Le mien, par son exploit qu’applaudirait Hercule,De ce zouave clairon s’avérant bien l’émule,Montre que la valeur, le fait n’est pas nouveau,Dans notre race reste au culminant niveau.C’est entre Saint-Soupplet et Somme-Py. CrayeuseEt nue, à l’horizon, la Champagne pouilleuseForme le sol, à peine ondulé, d’un plateauOù, çà et là, s’incruste un maigre boqueteauDe sapins qui, du cœur infécond de la terre,N’arrive à retirer qu’une force précaire.Un vent doux et léger souffle du Nord. Nul bruit ;Dans leurs postes terrés, nos preux veillent. La nuitÉtend son grand manteau sur la campagne sombre.Parfois une fusée éclate, trouant l’ombre.On aperçoit alors, l’espace d’un éclair,La ligne, aux parapets bardés de fils de fer,De la tranchée-abri, allemande et française.Et puis l’obscurité de nouveau, sur tout pèse.

Nos hommes aux aguets, sont donc là. Chacun d’eux,Pour préserver ses traits des gaz malencontreux,Toujours prêts à vomir leur sinistre délugeContre lequel ne peut défendre nul refuge,Près de soi garde un masque hermétique, et n’auraQu’à se l’assujettir, quand le danger viendra.

Les veilleurs de leur mieux chassent la somnolence.Lèvent, intermittent, trouble seul le silence.Lorsqu’environ, vers dix heures du soir, voiciQu’un sifflement s’élève et, peu à peu, grossit.… Un adjudant qui rêve au bord de sa tranchée,Écoutant la rumeur toujours plus.rapprochée,Se dit d’abord : « C’est bon ! Paraît que l’Allemand« Nous envoie un obus ! Gare à l’éclatement ! »Mais il écoute en vain. Aucun obus ne tombe.Et cependant, toujours plus fort, siffle la bombe…Or, elle ne choit pas ! Qu’est-ce donc ? Tout a coup,La lumière se fait ! Et notre homme est debout :— « Les gaz ! ce sont les gaz », hurle-t-il ! Alors vite,Donnant l’alarme à tous, il court, se précipiteDans chaque abri… Des petits postes, les guetteursArrivent en poussant aussi mille clameurs.Le tumulte grandit. La paisible tranchéeSe change à l’improviste en bruyante nichée.Le chef hâtivement inspecte le soldat.Avec fièvre on rejoint son poste de combat.Frappés à tour de bras, les gongs à la fols tonnent.Dans l’ombre les « klacksons » à voix rauque résonnent.Mais l’affreux sifflement augmente de vigueur.Déjà le chlore épand la méphitique odeurQui, comme un renard qu’on enfume, prend au piègeLe maladroit qu’un voile insuffisant protège.

Dans son poste de la ligne un bis, le claironJean Richer, paysan champenois, franc luronA l’œil vif, de planton au service d’alerte,Avec ses compagnons paisiblement disserte.… Il entend la clameur d’alarme, et, brusquement,Hors de l’abri s’élance avec son instrument.Pas un Instant de doute en cet esprit sans crainte,Et pas un tremblement dans l’énergique étreinteDe cette main nerveuse empoignant le claironComme, jadis, les lourds outils du vigneron..,Le flot mortel inonde à présent la tranchée.Mais, malgré le péril, Jean n’a qu’une pensée :Prévenir,les dormeurs de l’arrière, pourvoirA leur protection, et faire son devoir !

Laissant sa boite à masque au ceinturon pendue,Et collant l’embouchure à sa lèvre charnue,Richer, sur le rebord du parapet, deboutEt frénétiquement, sonne le Garde à vous…Sur les ailes du vent la fanfare éclatante,Dominant tous les bruits, sème au loin l’épouvante.A chaque effort nouveau du soldat, ses poumonsAbsorbent avec l’air de fétides poisons.Son cœur se ralentit et son œil, qui s’égare,Voit danser devant lui mainte image bizarre.

Qu’importe ! Il sonne encor. Les veines de son couSe gonflent. Il respire a peine, par à-coups.Le Garde à vous toujours résonne. Les trois notes,Que lancent fervemment les lèvres patriotes,S’envolent à présent moins claires. Des hoquets,Entrecoupés de toux, entravent les coquetsÉclats guerriers sortant de leur prison de cuivre.

Jean Richer sait qu’il n’a que peu d’instants à vivre.Et le clairon que sur sa lèvre il va pressant,Avec le Garde A vous crache des flots de sang.Dans la tranchée-abri les terribles effluvesS’attardent pesamment, tout comme, au fond des cuves,L’acide empoisonné, lorsque bout le raisin.… Les forces du héros baissent. Déjà son seinRespire avec effort et se soulève à peine.Et la vapeur chlorée empeste son haleine.Ses compagnons pourtant lui crient à qui mieux mieux :— « Allons ! Richer, motus ! mets ton masque, mon vieux ! »— « La barbe ! » répond-il. Et toujours héroïque,Pareil à ces héros sublimes de l’Antique,Intrépide, debout, tenant tête à la mort,Dans l’air pestilentiel le clairon sonne encor,Et continue au loin de répandre l’alarme,Sans un répit, sans un regret, sans une larme.

… Mais les derniers efforts l’épuisent. De ses yeux,Que la souffrance rend toujours plus anxieux,A présent, peu à peu les prunelles se voilent.Il sent un froid aigu le glacer jusqu’aux moelles,Bientôt aux doigts crispés échappe l’instrument.Sa bouche cherche un peu d’air pur, mais vainement.Il porte à son gosier les mains, chancelle et tombe…

… On creusa, près d’un bois, une modeste tombePour ce preux, frère obscur des preux de Fontenoy,Le clairon Jean Richer, paysan champenois,Matricule dix mille huit cent deux. La brigadeDans son ordre du jour cita le camarade,Et quand on dut fermer le cercueil, sur son cœur,Le général ému plaça la croix d’honneur.

Octobre.

124 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La France éternelle, Paris, BERNARD GRASSET, 1918· numérisation gallica.bnf.fr· Sources